Lettre de prison de l’anarchiste Lukas Borl

Antifenix / mercredi 19 octobre 2016

NdAtt. : Voici une lettre du compagnon anarchiste Lukáš Borl, inculpé pendant l’opération Fenix, qui a frappé des anarchistes de République Tchèque. Depuis, il est sorti de prison. Pour un aperçu global de ce qu’a été l’opération Fenix, lire ce texte.

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Dimanche septembre 4 septembre 2016, j’ai été arrêté par la police dans la ville de Most et incarcéré en préventive dans la prison de Litomerice.

Malheureusement, est arrivé ce que je ne voulais pas qui arrive ; cependant, je savais depuis longtemps que cela pouvait se produire à tout moment. Heureusement, je me suis préparé mentalement à une telle éventualité, ce qui me permet de gérer avec calme ce type de réalité désagréable, à laquelle je suis exposé en ce moment, tout comme le sont mes proches.

J’ai été capturé par ceux qui défendent la domination du Capital sur nos vies. Toutefois, cela ne change rien à ma volonté de continuer le long du chemin que j’ai choisi. Je continuerai à détruire et à créer. A lutter et à aimer. Je reste anarchiste, avec tout ce que cela signifie. J’ai décidé pour l’instant d’écrire quelques lignes à propos de ma détention. Dans peu de temps, je m’exprimerai certainement sur d’autres sujets que je considère importants.


Avant l’arrestation

Ce n’est un secret pour personne qu’à partir d’un certain moment j’ai choisi de « disparaître », car je craignais que la police prévoie de m’arrêter. J’ai exprimé mes raisons dans le texte « Disparition de la surveillance du pouvoir d’État » [à lire en anglais ici : https://lukasborl.noblogs.org/disappearing-the-state-control/ ], qui a été publié sur différents sites du mouvement anarchiste. Le choix que j’ai fait m’a permis de vivre caché et assez heureux pendant quelques mois. Je me suis déplacé librement et j’ai mangé de la bonne nourriture. Le monde entier est devenu ma maison et j’ai pu y trouver des havres d’existence sociale et culturelle.

Grâce au soutien émotif et matériel reçu, j’ai eu assez d’énergie pour continuer à me battre pour l’émancipation. J’avais connaissance des risques qui étaient associés à un tel choix, mais je n’ai jamais pensé arrêter et je ne le pense pas maintenant non plus. Se libérer de l’autorité de l’État et du capitalisme est un but tellement attrayant que ça m’est impossible d’en distraire mon attention. Même le fait que le pouvoir me menace de ses mains, ses bâtons ou ses prisons… Être anarchiste signifie pour moi voir chaque menace comme une conséquence inévitable de mon désir manifeste de liberté. Cela est lié à la vie quotidienne des rebelles. Un fait que je ne peux pas éviter, mais que je peux défier. Chose que je fais et que je continuerai à faire.

Les circonstances de mon arrestation

La police m’a arrêté à Most, la petite ville où je suis né et où j’ai longtemps vécu. J’ai une partie de ma famille et beaucoup d’ami-es. A Most, au côté d’autres personnes, on avait fait vivre le centre « Ateneo » et on avait organisé une longue série d’événements liés au mouvement anarchiste. Bref, dans cette ville, je suis assez connu, et par les gens et par la police et les bureaucrates.

Certains jugeront « stupide » ma décision de venir dans cette ville pendant que j’étais sous le coup d’un mandat d’arrêt européen. Même si les personnes qui me sont les plus proches le pensaient, je ne les blâmerais pas. Parce qu’elles observent cela à partir d’une position différente de la mienne. Du coup, je conçois que certaines personnes ne comprennent pas les pensées et les actes de quelqu’un qui est en clandestinité depuis longtemps. La vie d’une personne en cavale est marquée par la séparation avec les personnes qu’elle aime et avec lesquelles, auparavant, elle était en contact strict et fréquent. C’est une des choses les plus dures à affronter pour une personne qui se trouve dans une telle situation. Trouver de l’argent, de la nourriture, un abri ou la sécurité sont, par rapport à cela, des tâches relativement faciles. Il y a deux façons d’affronter une telle séparation. Soit l’accepter passivement, ce qui signifie aussi s’exposer à la douleur et à une frustration infinie. Ou bien essayer de surmonter la séparation par des contacts occasionnels, ce qui, bien entendu, augmente de beaucoup le risque d’être capturé par la police. J’ai « instinctivement » choisi la deuxième option. Je savais ce que j’étais en train de risquer et ce que je pouvais perdre. Mais je savais aussi que dans l’isolement je pouvais perdre quelque chose de très important pour moi – les contacts avec les personnes auxquelles je tiens et qui tiennent à moi. C’est pourquoi j’ai décidé de venir à Most, en ayant conscience des risques.

Tout aurait pu bien se passer et j’aurais pu très prochainement me déplacer en lieu plus sûr ; cela n’était pas difficile et j’avais tout préparé avec soin. Mais, comme tout le monde le sait, dans la vie arrivent parfois des événements inattendus, qui ne peuvent pas être prévus ni évités. Dans de tels cas, la préparation, la volonté ou l’habilité n’aident pas. On est entraîné par les événements, sans être capable de les prévoir ou de les changer. C’est exactement ce qui m’est arrivé. Du coup, non seulement je n’ai pas pu voir mes proches, mais j’ai également été arrêté. Je n’expliquerai pas maintenant pourquoi et comment cela est arrivé. Je le ferai peut-être à l’avenir.

Déclarations de la police

Peu après mon arrestation, on m’a présenté un document qui officialisait ma mise en cause dans une affaire criminelle. J’ai décidé d’exercer mon droit au silence pendant toute cette procédure L’enquête est menée par la section de police pour la lutte contre le crime organisé (ÚOOZ). Ils m’accusent d’avoir fondé, supporté et promu un mouvement visant à la suppression des droits humains et des libertés. Selon l’ ÚOOZ, j’ai fondé le Réseau des cellules révolutionnaires (SRB), participé à certaines des actions du SRB et j’aurais écrit certains de ses communiqués, ainsi que publié ces derniers sur le site web « Asociace Alerta ». De plus, ils déclarent que j’ai perpétré une violation de la propriété et la dégradation de la propriété d’autrui, cela à quatre reprises. Deux fois lors d’incendies de voitures de police. Une fois lors de l’incendie de la porte d’un magasin. Et une par un tag sur la prison Ruzyne de Prague. Enfin, l’ÚOOZ m’accuse aussi de la campagne de boycott du propriétaire du restaurant de steaks « Rizkarna ».

J’ai étudié attentivement toutes ces accusations, pour trouver sur quelles bases l’ÚOOZ croit que j’ai mené ces actions. Honnêtement, cela m’a tranquillisé, parce que ces « preuves » sont un mélange de spéculations et d’évaluations de « pistes » qui, en réalité, ne prouvent pas ma participation à ces actions.

Défense

Cela est bien connu, je n’ai pas de sympathie pour le système judiciaire. Je le considère comme une partie des instruments répressifs du capitalisme, dont je suis un ennemi. J’ai néanmoins décidé d’essayer de me défendre au tribunal, au vu de la faiblesse des « preuves » que le ÚOOZ présente contre moi. Je me rends compte que ce choix signifie se battre sur le terrain de l’ennemi avec des armes limitées. Cela est la raison pour laquelle je n’ai pas des attentes exagérés ou des illusions sur le fait que le tribunal soit une institution indépendante qui puisse servir aux luttes d’émancipation.

Je me défendrai au tribunal, mais je reste toujours sur l’idée que la lutte anarchiste doit se baser en premier lieu sur la logique subversive de l’action directe plutôt que faire confiance à des instruments institutionnels de l’État et à des formes d’action indirectes (avec des représentant-es médiateurs-trices). Au vu de ce que j’ai dit et fait depuis des années, le type de lutte que je préfère est clair. Je continuerai à agir en accord avec cela et je veux que ce soit la même de la part des personnes qui se solidarisent avec moi.

Encore armé et dangereux

Pendant ma période de cavale, la police et les médias me définissaient comme « dangereux et armé ». J’ai confirmé cela dans un texte (Lukas Borl in viewfinder of the police). Au moment de mon interpellation, la police m’a pris ma gazeuse de défense, mon poing américain, un pistolet à gaz avec deux chargeurs et 23 recharges (ces armes peuvent être achetées légalement en République Tchèque, sans un permis de port d’arme). Maintenant ils me gardent en taule. Je maintiens que je suis encore armé et dangereux. Dangereux (pour la capitalisme) parce que, même derrière ces barreaux, je refuse de m’adapter aux conditions d’exploitation et j’encourage d’autres à se rebeller contre celles-ci. Je suis encore armé, grâce à ma volonté d’être solidaire. Jusqu’à présent, ils ne sont pas parvenus à me l’enlever et l’ont considéré comme quelque chose d’important pour les poursuites criminelles. La solidarité et l’esprit de révolte sont des armes que j’ai encore en moi et que je suis prêt à utiliser. Je l’ai déjà fait, je le fais et je continuerai à le faire.

Terrain de lutte

En tant qu’anarchiste, j’ai toujours été conscient de la possibilité d’être arrêté. Après tout, chaque régime supprime ses opposants de cette manière. Maintenant, je suis en détention préventive mais je ne considère pas cela comme la fin de mon parcours anarchiste. La prison est simplement une des nombreuses étapes qu’un révolutionnaire peut (mais ne doit pas nécessairement) traverser. Ce n’est pas la fin. Juste un changement de circonstances et du terrain où je lutterai à présent contre les oppresseurs. Ça me fait plaisir de pouvoir continuer à combattre au côté d’autres anarchistes. Avec ceux qui comprennent que la lutte collective est la seule issue pour sortir du marécage capitaliste.

Actions de solidarité

Tou.te.s ceux/celles qui sentent le besoin de me soutenir peuvent choisir leur façon et temporalité, selon leurs propres considérations. Je ne dirai à personne quoi faire, ni comment. Mais clairement je ne veux voir personne, sans mon consentement, renier des actions directes faites en solidarité à mon encontre. Si je ne suis pas d’accord avec une action, je le dirai moi-même, si je le considère important.

Un conseil pour ceux/celles qui ont des doutes sur quel type d’action serait la bienvenue : prenez des informations sur mon passé, pour comprendre quelle sont mes positions idéologiques. Si cela vous fait sens. De cette manière vous pourrez mettre de côté tout doute sur quel type d’action serait la bienvenue pour moi et quel type ne le serait pas. Pas de temps à perdre.

Aucune paix sociale avec ceux/celles qui nous oppriment et nous exploitent. La lutte continue !
Salutations anarchistes depuis la taule.

Votre frère, ami, compagnon Lukáš Borl
11.9.2016, Litoměřice

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