Depuis le Chili, depuis l’Anarchie noire : pour partager quelques expériences

Act for freedom now! / lundi 28 décembre 2015

Depuis que l’État démocratique a démantelé et effacé les organisations de lutte armée de gauche qui avaient continué à agir une fois que la dictature était finie, au début des années 90, au Chili ce sont les idées et les pratiques d’horizontalité et d’action directe venant des milieux révolutionnaires autonomes et liés à l’anarchie (et aussi la résistance Mapuche) qui sont devenues les protagonistes de la lutte radicale contre le Capital, l’État et l’autorité.
Nous avons décidé de nous engager avec force, détermination et sans compromis dans la lutte contre toute forme d’autorité. Quelques un.e.s de nous sont passé.e.s par différentes parcours et discours anticapitalistes, mais ce fut grâce à la pratique et aux réflexions qui en émanent, que nous sommes arrivé.e.s à nous considérer comme des individus anarchistes, refusant tout « -isme » et revendiquant le caractère anti-autoritaire de l’anarchie comme étant l’essence de la lutte contre la domination.
Nous avons forgé notre identité de lutte en poursuivant un chemin tracé par notre expérience à nous et aussi par celle d’autres compagnon.ne.s de lieux et d’époques différentes. De ce chemin, nous ne renions aucune partie, si petite soit-elle, mais au contraire nous pensons que chaque étape fait partie d’un processus d’apprentissage radical, toujours inaccompli, et nous trouvons que c’est intéressant d’en discuter avec d’autres compagnon.ne.s, du monde entier. Nous savons très bien ce que nous ne voulons pas : ni de chefs, ni d’organisations, d’avant-garde ou des spécialistes ; ni du pouvoir bourgeois, ni du pouvoir populaire.

Sur l’insurrection

Les organisations marxistes-léninistes désuètes concevaient l’insurrection comme une étape de transition avant la prise du Pouvoir de la part d’un parti supposé révolutionnaire, afin de former un gouvernement populaire, un État prolétaire, la dictature du prolétariat, la société communiste, etc. Aussi certains soi-disant libertaires et anarchistes réformistes (néo-communistes) portent des propositions anti-étatiques, mais gardent l’idée de forger un nouvel ordre social, gouverné par des structures qu’ils appellent « pouvoir du peuple ».
Au contraire, nos expériences et décisions nous ont fait rompre nettement avec ce type de personnes et leur propositions. Nous considérons donc l’insurrection comme un processus continuel de rupture avec toutes les logiques du pouvoir et de la domination, qui construit une vie libre, sans mettre en place un nouveau système ou une nouvelle société, puisque tout type d’ordre social tend toujours vers l’autorité et vers l’imposition de rôles aux individus.
Par conséquent, qu’il s’agisse d’une autorité en costard-cravate ou d’une autorité prolétaire, elle mérite toujours notre dédain et notre rejet actif. De plus, nous avons décidé de n’attendre personne. Nous avons vu que beaucoup de personnes – dont quelques pseudo-révolutionnaires satisfaits d’eux/elles-mêmes – vivent une vie aliénée. Sans aucun engagement sérieux, des supposés rebelles n’aspirent pas à rompre dès maintenant avec des relations de domination et de hiérarchie.
Nous considérons que personne ne peut nous dire quand et comment agir, ni peut nous forcer à attendre quoi que ce soit de la part de ceux/celles qui sont aliénés ou ont des positions sclérosées. Au contraire, nous considérons qu’il est nécessaire pour chaque groupe et chaque compa de renforcer de façon autonome ses qualités, son savoir, ses pratiques, ainsi que ses valeurs anti-autoritaires.
Cependant, nous ne voulons pas être les seul.e.s dans la révolte et, dans une approche stratégique et fondée sur nos valeurs, nous voulons contribuer à l’expansion de l’insurrection aux côtés d’autres rebelles et d’autres compas anti-autoritaires, dans la tentative de détruire l’ordre social et de construire une vie libre de l’autorité. Nous parions sur cela, sur le besoin de continuité dans la lutte et sur le partage d’expériences parmi les compas.

Nos proposition anarchistes sur la lutte et l’organisation

Certain.e.s disent que les anarchistes/anti-autoritaires qui parient sur l’insurrection n’ont pas de propositions ni de projets. D’habitude, cela est dit par des personnes habituées à la politique et aux intellectuels qui les illuminent avec des modèles de sociétés parfaites dans un futur lointain et incertain.
Il y en a qui passent leur vie à proposer des mondes idylliques et à essayer de convaincre des gens qui, pour la plupart, n’ont aucun intérêt à risquer de perdre le confort de la routine donnée par le monde du Capital et de l’autorité. D’autres, déterminé.e.s à combattre, ne conçoivent pas l’action révolutionnaire en dehors des organisations de masse avec leurs programmes et leurs acronymes pompeux. D’autres encore voient la révolte comme une simple série de moments de plaisir, sans projections dans le futur ni compromis.
Nous optons toutefois pour une proposition : combattre radicalement chaque jour pour détruire toutes les formes d’autorité et construire une vie libre ici et maintenant. Du coup nous partageons cette proposition – dans son accord et sa cohérence avec nos buts et nos valeurs anti-autoritaires – qui porte sur la prolifération des groupes d’affinité, sans hiérarchies ni spécialisations, auto-organisés dans le but de l’action multiforme et coordonnés de façon informelle avec d’autres groupes pour répondre à leurs besoins, pour des actions ou des objectifs précis, sans attendre les prétendues « conditions optimales » pour prendre l’offensive contre le Pouvoir.

Un exemple pratique d’action informelle multiforme

En novembre 2009, quelque mois après la mort du compagnon Mauricio Morales, quelques compas ont lancé sur des sites internet anarchistes un appel à la solidarité en vue d’une semaine d’actions de tout type. Des gens du gouvernement ont essayé de discréditer l’appel à la solidarité, en parlant publiquement de chefs et de délégations anarchistes arrivant dans le pays depuis l’étranger. Néanmoins, il y a eu des réponses à cet appel à la solidarité, avec des manifestations, des personnes cagoulées qui ont endommagé des murs de prisons, des attaques incendiaires/explosives, des éventements solidaires dans des lieux autogérés.
Cette expérience a été un bel essai d’action dans l’autonomie et l’informalité ; de plus, cela a été une expression offensive au milieu d’un contexte répressif, dans lequel l’ennemi essayait d’arrêter de plus en plus de personnes, accusées d’attaques explosives.
Plusieurs instruments, une variété de tactiques, un seul but : vivre libres en détruisant toute forme d’autorité.
Nous vivons notre combat comme une révolte dynamique et pluridimensionnelle contre le pouvoir, dans laquelle des tactiques de lutte différentes entrent en dialogue, sans centres ni périphéries. Nous refusons et le fétichisme des armes et l’idée que les mots imprimés pourraient à eux seuls permettre une prise de conscience des gens. Nous ne sommes pas intéressé.e.s à être des militaristes ou des prophètes. Du coup, nous essayons de porter l’insurrection et l’anarchie à tous les niveaux de la vie, en acceptant toute forme de lutte contre le pouvoir. Notre anarchie a besoin de sabotages et d’attaques contre le Pouvoir, mais il est nécessaire aussi de distribuer des textes écrits, d’ouvrir des espaces anarchistes et de faire des manifestations de rue.
En même temps, revendiquant une conception de la lutte fondée sur l’agitation et le conflit permanent contre le pouvoir, nous ne mesurons pas nécessairement notre processus avec les critères de victoire ou de défaite. Le combat est fait d’innombrables batailles, événements et moments, pendant lesquels on est parfois durement vaincu.e.s et parfois globalement triomphant.e.s.
A cause de tout cela, nous aspirons à diffuser l’insurrection contre le pouvoir et contre tout modèle de société, non pas pour avoir l’hégémonie ou le contrôle des luttes, non pas pour créer un Pouvoir « populaire ». Nous aspirons à diffuser et à approfondir le combat anti-autoritaire parce que nous voulons détruire le pouvoir et non pas le reformer, nous voulons détruire la domination et entrer en contact avec d’autres compas qui rejettent cette réalité et expérimentent déjà la liberté et l’anarchie, en refusant de séparer la lutte de nos vies.
Toutes ces question font partie de la croissance qualitative de quelque compas, ici au Chili. Ce ne sont pas toutes nos expériences et les enseignements que nous en tirons, mais un faisceau de réflexions qui viennent de cette expérience d’être partie de l’offensive contre le pouvoir dans ce territoire.

Nous sommes ce que nous choisissons d’être. Offensive anarchiste permanente contre le Pouvoir.
Pour une Nouvelle année noire.
Solidarité avec les prisonnier.e.s anarchistes qui restent débout avec dignité.
Vive l’anarchie !

Chili, Décembre noir 2015
Sin Banderas Ni Fronteras
Groupe d’agitation anti-autoritaire

 

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