Bure (Meuse) : Une lettre d’Alfredo Cospito pour les journées anti-carcérales

Anarchist Bure Cross / jeudi 12 mars 2020

Contribution aux journées anti-carcérales à Bure.

Dans l’écrit suivant, bien que votre initiative soit une initiative anticarcérale, je ne mentionnerai que brièvement ma situation actuelle de prisonnier anarchiste. Pour deux raisons, la première est que je ne veux pas manquer l’occasion de m’exprimer sur la lutte de « bure », sachant que beaucoup d’entre vous participent à cette lutte et que je la ressens comme la mienne ainsi que toutes les luttes contre le monstre nucléaire. L’autre raison est que je veux souligner le fait que lorsque l’un de nous se retrouve à l’intérieur, la meilleure façon de résister est de continuer les luttes pour lesquelles vous vous êtes retrouvés « enchaînés » et vous me donnez cette opportunité. Je ne sais pas grand-chose de la situation de la lutte des prisonniers en France. Je pourrais donc dire des bêtises, c’est pourquoi je joins ma contribution à une réunion anticarcérale qui se déroule ces mêmes jours à Naples en Italie, peut-être que les choses ne sont pas si différentes de nous, et les mêmes considérations (à la distinction des faits) peuvent aussi s’appliquer à vous. Je vous remercie beaucoup pour cette opportunité que vous me donnez.

C’est un grand honneur pour moi (terroriste anarchiste actuellement détenu dans une cellule d’une prison italienne) de contribuer par un écrit (bien que modeste) à votre lutte, que je ressens également comme la mienne. Je commence par me présenter, il y a 8 ans j’ai tiré dans les jambes du PDG de l’Ansaldo nucléaire, concepteur et constructeur de centrales nucléaires. Il est bon de savoir que l’Italie, même si elle n’a pas de centrales nucléaires, les exporte en toute tranquillité vers des pays comme la Roumanie, la Croatie, l’Albanie… L’objectif de cette action était de revitaliser le mouvement antinucléaire en Italie, en donnant une accélération agressive à la lutte contre le système techno-industriel. Par une action « retentissante », nous voulions montrer que les anarchistes pouvaient frapper dans la « chair vivante » l’un des principaux responsables de la relance de l’énergie nucléaire dans « notre » pays. Pour une fois, nous ne nous sommes pas « limités » à la seule action destructrice contre les choses, mais nous avons pris une autre direction en frappant directement les responsables de la destruction de « notre » planète. Nous avons revendiqué cette action avec l’acronyme « Nucleo Olga (FAI-FRI) ».

Nous voulions rendre les différentes perspectives évidentes dans leur faisabilité et stimuler une plus grande ouverture aux différentes formes et pratiques de l’action écologique anarchiste. Rejeter le tabou selon lequel seules les actions contre les choses pourraient avoir une justification. Remettre en cause la conviction absurde de l’inviolabilité absolue de la vie humaine, même celle de ceux qui, au nom de la science du progrès, font des massacres. L’objectif n’a été que marginalement atteint (même s’il a fait réfléchir de nombreuxses camarades) ceci parce que la pratique de l’action « multiforme » n’a pas encore été pleinement comprise (du moins ici en Italie) et encore moins pratiquée dans toute sa potentialité et que de nombreux préjugés subsistent encore. Beaucoup de gens voient des barrages « pacifiques » aux affrontements dans les rues, des attaques contre les gens aux attaques contre les choses, de l’utilisation d’acronymes persistants pour donner une continuité (comme FAI-FRI) aux acronymes temporaires… Peu de gens se rendent compte que toutes ces pratiques ont leur propre raison, leur propre but spécifique et ne sont pas nécessairement en conflit les unes avec les autres. Et dans certaines situations (comme à Bure), si elles sont pratiquées sans préjugés, elles se complètent et deviennent réellement efficaces, dévastatrices et désorientantes pour le pouvoir. Ceci, bien sûr, si vous ne criez pas à l »excommunion » lorsque certaines actions vont plus loin, frappant plus fort. Ce sont toutes des pratiques qui, si elles se poursuivent en parallèle, sans se contredire et sans s’opposer les unes aux autres, peuvent faire la différence, rejoindre l’objectif. L’absence de l’une de ces pratiques affaiblit la force de toutes. L’important est qu’elles contiennent le rejet de toute contamination institutionnelle, sinon cela devient une acceptation du système, seulement des paliatifs contre-productifs. Une lutte spécifique sur un territoire circonscrit comme celui de « Bure » peut être renforcée non seulement par des actions dans le reste du pays mais plus loin encore. Il suffit de penser à cette sorte d’ »internationale noire » qui, sans avoir besoin d’une organisation centralisatrice, a prouvé à maintes reprises qu’elle avait la force de soutenir « nos » luttes de l’extérieur (des quatre coins du monde). Je ne me lasserai jamais de le dire, au risque de devenir répétitif, nous les anarchistes, nous avons une arme puissante d’une efficacité extraordinaire dans sa simplicité : le « groupe d’affinité ». Des camarades lié-es par une profonde affection et confiance qui décident d’agir, de faire la grève et de rentrer chez eux en bonne santé, puis de faire à nouveau la grève. Le « groupe d’affinité » lorsqu’il se fait « groupe d’action » trouve son sens le plus fort dans l’action illégale, destructrice et risquée. Ces groupes ne dépendent pas des assemblées plénières, ils sont autre chose, ils n’ont rien à voir avec l’organisation, ils vivent de gestes libérateurs, destructeurs et peuvent devenir vraiment dangereux pour le système. Surtout lorsqu’elles n’incluent pas le mépris ou la supériorité envers le peuple, leurs assemblées de lutte. Lorsque l’action individuelle ou de petits groupes n’est pas antagoniste à la lutte « populaire », elle la renforce, elle la pousse plus loin. L’action violente et armée n’est qu’une partie (importante) de la vie d’un-e anarchiste, et il n’y a rien de contradictoire à se retrouver après avoir agi aux côtés des « gens » dans une assemblée pour avoir son mot à dire, ou sur une barricade ou un blocage routier, la seule chose à éviter a priori est le dialogue avec le pouvoir, avec les institutions. Mais ces constatations sont inutiles, car c’est précisément de France que sont venus ces dernières années des exemples très clairs de mise en pratique de l’ »informalité » et de l’action directe généralisée. Les nouvelles des actions menées dans votre région du monde nous parviennent constamment (même à l’intérieur de ces quatre murs), nous donnant des idées et nourrissant notre enthousiasme. Je conclus ce discours en vous disant que même en Italie, il existe des dépôts épars de déchets nucléaires, ces dernières années l’État a décidé de les rassembler tous sur un seul site. Dans le passé, il y a eu des tentatives pour arrêter le transport de déchets, par exemple dans la région du Valsusa, les déchets venaient de chez vous en France. Je suis convaincu que votre exemple sera important pour nous aussi. Il est clair pour tous qu’il s’agit d’une lutte pour la survie non seulement de notre espèce, mais de la vie même de « notre » planète, la nature risquant jour après jour d’être « monstrifiée ». La science et la technologie nucléaires bouleversent l’ordre chaotique de la nature depuis ses fondements. Nous n’avons pas beaucoup de temps et si nous voulons vraiment changer les choses et inverser ce processus autodestructeur. Nous ne devons pas, et surtout, nous ne pouvons plus fixer de limites à l’action, nous devons surmonter les craintes et abandonner les scrupules et foncer.

Alfredo Cospito
Février 2020

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