Mexique : Lettre en solidarité avec la compagnonne Anna Beniamino

Anarquia.info / samedi 6 juillet 2019

Chère Anna,
nous sommes un groupe anarchiste informel formé par des femmes qui agissent au Mexique, motivées par les thèses insurrectionnistes et l’illégalité anarchiste. Si nous sommes entre nous c’est pour une question d’affinité, et non parce que nous croyons que nous ne devons pas travailler avec des compagnons hommes, et de fait il nous est parfois arrivé de nous coordonner avec d’autres groupes de compagnons afin d’agir de façon plus efficace. Certaines d’entre nous sont lesbiennes, bisexuelles, polyamoureuses, queers, tandis que d’autres se construiraient une barque si elles devaient renaître sur l’île de Lesbos, parce qu’elles ne veulent pas renoncer à faire du sexe avec des hommes. Ce que nous essayons de rendre clair c’est que notre « affinité » n’est pas fondée sur les préférences sexuelles mais sur les idées qui nous stimulent et sur la confiance que nous avons les unes envers les autres au moment de l’attaque.
À la suite de cette clarification nous voulons exprimer (publiquement et ouvertement) notre solidarité envers toi, non parce que tu es une femme ou parce que tu serais une « victime » parce que tu es prisonnière entre les griffes de l’État, mais pour ta prise de position anarchiste en guerre permanente contre le système de domination. Nous célébrons ta conviction acrate et ton honnête courage !

Tes mots simples, réaffirmant ton anarchisme sans limites sectorielles et qui ne tombe pas dans cette attitude politiquement correcte si décrédibilisant et ses règles linguistiques (« gender-friendly »), nous ont touché au plus profond. Pour cette raison nous ne voulions pas laisser passer l’occasion de te donner une réponse publique, évitant que tes idées et convictions se perdent dans la mer de lettres, manifestes et communiqués qui circulent dans nos réseaux. Nous espérons que ta lettre [1] et notre réponse amènent à la réflexion toutes les compagnonnes qui, en cherchant l’anarchie, se sont trouvées piégées dans un substitut réformiste au service de la domination, immobilisées dans la « dégénération », « entre l’orgueil et le victimisme de genre », comme tu le dis dans ta lettre.
Nous l’avons déjà dit et nous le répétons : « Nous ne sommes pas féministes. Nous sommes ANARCHISTES. Pour cette raison nous luttons contre le patriarcat, et non pour le féminisme. Le féminisme est une idéologie de plus au service du pouvoir. L’anarco-féminisme est une dérive des années 70, une des mille dérives issue de la prolifération de courants dans le mouvement, tout comme l’anarco-cristianisme, l’anarco-syndicalisme, l’anarco-pacifisme, l’anarco-léninisme, l’anarco-islamisme, ou n’importe quelle autre dérive dénoncée par certains compagnons, mais dont ils ne parlent jamais pour rester politiquement correct, nous laissant le soin de nous en charger » [2].
Et cela nous semble nécessaire de nous répéter parce que notre déclaration (comme ta lettre maintenant) a été ignorée par la majorité des médias anarchistes (seules les affinités les plus proches nous ont fait de la place), mais elle a aussi été remise en question voire attaquée. Ce qui est curieux est que nous n’avons pas été remises en question par les supposées « agressées », mais par quelques machos voulant se racheter qui se disent « anarco-féministes » et s’avèrent plus « royalistes que le roi ». Le plus étrange dans l’histoire, c’est que c’est maintenant difficile de les identifier parce que dans leurs délires de repentance ils ne s’esquivent plus avec un « e » ou un « x » ou un « @ », cherchant à neutraliser le langage, mais ils écrivent au féminin, autrement dit, ils se font passer pour des femmes.
Les plus anciennes de notre groupe ont commencé notre chemin anti-autoritaire au début des années 2000, coincées dans les discours gauchistes qui imposaient cette sectorisation de la guerre (ouvrière, paysanne, indigène, féministe, LGBT) que tu dénonces, adoptant les vieilles théories léninistes aux « temps nouveaux ». C’était les nouveaux habits de la sociale-démocratie en vente sur le marché des idéologies qui s’exposaient sur le podium international de la « Nouvelle Gauche ».
C’est dans cette environnement navrant que nous avons exploré l’« anarco-féminisme », coincées dans le politiquement correct (y compris le langage, la transversalité, les droits et beaucoup de victimisation), et l’activité politique du militantisme féministe. Le plus dramatique de cette imitation a été d’accepter cette culpabilisation gauchiste qui n’a pas honte. C’est plus précisément la gauche léniniste qui a toujours donné la priorité à la lutte ouvrière par rapport aux autres luttes, tandis que depuis la guerre anarchiste la remise en question et la confrontation de toute domination était toujours présent, y compris la domination sexiste.
Le plus triste de l’anarco-féminisme comme stratégie de détournement a été qu’il a abandonné la conflictualité anarchiste, réduisant notre guerre à une liste de demandes que la domination a agilement transformé en « droits », imposant de nouvelles lois et de nouvelles normes, maquillant l’oppression.
« La guerre c’est pour les hommes : elle pue la testostérone et l’adrénaline ! À nous de prêcher la paix et d’exiger des droits, sans réfléchir à qui nous adressons nos demandes ».
Si tu es une femme tu dois t’unir au troupeau derrière le drapeau rouge (que ce soit avec une bougie ou une lampe), abandonner la guerre contre toute autorité.
« À nous de nous organiser en tant que femmes pour nos droits et s’il faut que nous votions afin qu’une femme occupe une responsabilité politique c’est encore mieux, nous n’allons pas seulement être bien représentées mais nous allons avoir une bourrelle qui partage avec nous ces quelques jours de menstruation qui lui donneront toujours un grain de sensibilité au moment de nous frapper et de nous enfermer ». Ben oui, avoir deux nénés nous rend toujours « soeuridaires ».
Pour cette raison lorsque nous demandons dans les manifs « Avortement libre, sûr et gratuit » c’est sans importance de savoir qui en est le destinataire. Ça va, c’est pas non plus la peine de trop penser. Aucune ne doit s’arrêter de penser qu’avec des droits et des lois non seulement nous réaffirmons le système de domination mais nous lui fournissons un autre masque pour dissimuler l’oppression.
Le féminisme « radical » a été récupéré par la domination !
La même chose se passe dans la « scène LGBT »: tout a été assimilé. Le système de domination a récupéré les luttes. Il a converti les gays, lesbiennes et trans en activistes et politiciens. Aujourd’hui ils/elles sont policiers, soldats, députés, sénateurs, pères de famille, etc. Lorsque dans les manifs nous demandions « droits LGBT », « mariage égalitaire », « droit d’adoption » et « droits conjugaux », personne ne s’est arrêté pour penser qu’avec des « droits et des lois » nous réaffirmons le système de domination. La « lutte » LGBT est là pour réformer les institutions, non pour les détruire. Le nouvel ordre politique LGBT est devenu une autre machine récupératrice du système de domination.

Pour cette raison nous avons besoin de récupérer notre furie destructrice, en tant qu’anarchistes sans limitations sectorielles, convaincues que notre guerre est contre toute autorité et pour cela nous devrons être résolument violentes, « magnifiquement violentes, jusqu’à ce que tout explose ».
Détruisons tout ce qui nous domine et nous conditionne !

Solidarité anarchiste avec Anna, Silvia, Lisa et Anahí !
Solidarité anarchiste avec tous les compagnons et compagnonnes prisonnières autour du monde !

Contre la civilisation patriarcale !
Pour le contrôle de nos vies !
Pour la destruction du genre !
Pour la tension anarchiste insurrectionnelle !
Pour l’Anarchie !

Feu à tout l’existant !

F.B.I. (Féminas Brujas e Insurreccionalistas)
[Femmes Sorcières et Insurrectionnalistes]
Ville de Mexico, 8 juin 2019

 

Notes :

[1] https://attaque.noblogs.org/post/2019/03/13/degenerations-entre-fierte-et-victimisme-de-genre/
[2] https://es-contrainfo.espiv.net/2019/03/06/mexico-llamamiento-a-la-accion-este-8-de-marzo-por-feminas-brujas-e-insurreccionalistas/

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