Allemagne : Lettre de Lisa pour les journées anti-carcérales de Berlin (Octobre 2017)

Sans Attendre Demain / mardi 16 janvier 2018

[Lettre de la compagnonne incarcérée à Cologne pour braquage de banque à Aachen, comme contribution aux discussions anti-carcérales qui se sont tenues à Berlin du 6 au 8 octobre 2017]

Il n’existe certainement aucun autre endroit tel que la prison où l’injustice, l’exploitation et l’oppression sont aussi acérées. Même si on dit que certaines choses se sont apparemment améliorées ou assouplies en détention par rapport à la décennie précédente, ça ne se ressent absolument pas en régime de détention classique. Souvent, les conditions dans de nombreuses prisons sont même bien pires qu’il y a dix ans par exemple. Il n’y a généralement qu’une heure de promenade par jour, peu ou pas de travail, des possibilités incroyablement réduites pour communiquer avec le monde extérieur (surtout en détention préventive), une assistance médicale désastreuse, une négligence vis-à-vis des prisonnier.e.s souffrant de maladies physiques et mentales, d’énormes difficultés pour les étrangers, pour les personnes qui ne parlent pas allemand ou qui sont analphabètes, c’est-à-dire la grande majorité des personnes incarcérées. De plus, il n’existe quasiment pas d’options d’apprentissage, de formation continue ou d’activités, toujours plus de grilles et de « mesures de sécurité ».


Certes, on parle constamment de re-socialisation mais en fin de compte ça veut simplement dire intégrer les prisonniers au sein du système d’esclavage salarié ou même aussi, une fois sortis de prison, de les garder comme des exploités domestiqués et dépendants, auquel cas pèse sur les prisonniers la menace constante de la punition et de l’aggravation de leur situation, qui finit bien sûr par tomber. On peut déjà remarquer comment, depuis des décennies voire des siècles, le système de punition au sein de la prison s’est sans cesse perfectionné mais on peut aussi remarquer que, d’un autre côté, il continue en vérité à fonctionner comme à ses débuts. Aujourd’hui, il y a moins de passages à tabac et de tortures en Allemagne, mais de toute manière, les matons vous enlèvent le peu de choses qui ne vous a pas encore été volé. Les matons peuvent vous supprimer visites ou appels, tout contact avec les codétenu.e.s, travail ou activités, retirer la télévision de votre cellule ou vous isoler et vous enfermer dans un bunker ou dans un quartier de haute-sécurité. Les menaces sont présentes en permanence, les exécutions aussi ; la prison consiste uniquement à écraser et à briser tout type de personnes libres, rebelles ou simplement « inadaptées », en les éduquant ou sinon en les punissant. Bien sûr, toute forme d’intervention sociale, de solidarité ou d’organisation avec les autres détenus afin de faire face aux injustices quotidiennes est particulièrement sanctionnée, en les qualifiant immédiatement de « soulèvement » ou de « mutinerie », même s’il s’agit d’une broutille ridicule ou du simple fait de défendre ses propres droits.

L’isolement en tant que remède permanent à « tous les maux » ne s’applique pas uniquement comme punition pour un fait en particulier mais aussi en d’autres occasions. De toute évidence, il est régulièrement utilisé contre des prisonnier.e.s dit « politiques » pouvant être « dangereux » ou qui ont le soutien de « mouvements dangereux », généralement en détention préventive lorsqu’il y a des « séparations de criminels » et que des prisonnier.e.s de droit commun sont isolé.e.s des autres. Même au cas où une personne serait porteuse d’une maladie contagieuse ou refuserait de se faire examiner par le médecin, elle est ensuite placée en quelque sorte « en quarantaine » dans la même prison et est privée de tout contact humain, ce qui l’exclut et l’isole complètement. Les prisonnier.e.s sont traité.e.s comme de la merde, des personnes qui ne valent rien. Seul importe l’ordre au sein même de la prison, que rien ne fonctionne de travers, même si tout être est annihilé : « tout va bien » tant que personne ne se suicide.

Les lois, règlements et règles sont en général très stricts, tandis que les droits accordés sont minimes. Ceci donne souvent aux matons une énorme marge de manœuvre dont ils peuvent profiter à leur convenance. Dans certaines périodes calmes, ils tolèrent davantage de choses de la part des prisonniers, mais c’est aussi fait dans le but d’habituer les prisonniers à un « régime assoupli » et donc de les rendre plus vulnérables au chantage, de sorte que cette condition/ ce privilège puisse être annulé sur le champ au cas où les détenu.e.s ne se comportent pas comme le système carcéral le voudrait. Ces putains de règlement leur permettent tout.

Il y a bien sûr beaucoup de racisme, d’exploitation et de violence patriarcale en taule entre les prisonnières elles-mêmes. Dans la section des femmes ce sont presque toujours les femmes d’origine roms et tziganes qui sont les plus ciblées, même si d’autres groupes et minorités peuvent en être la cible.

Le pouvoir et l’abus qui en découlent sont constamment utilisés, et ce de manière abusive de la part de ceux qui l’ont, mais aussi à la base parmi les prisonnier.e.s, ce qui explique qu’il règne un pouvoir et une impuissance incroyable, conduisant certain.e.s à la solitude ou à la dépression, à un égoïsme et à une soumission totale chez beaucoup d’autres. Malheureusement, seul.e.s quelques prisonnier.e.s sont en mesure de se dresser contre cette injustice permanente. Bien souvent, ces interventions solidaires sont stoppées ou brisées en séparant et en transférant les personnes dans d’autres centres de détention. Parmi toutes ces vexations, il est important d’agir intelligemment tout en restant digne, de savoir clairement quelle conséquences on peut supporter, en réfléchissant à l’avance à ce qui est le mieux pour soi. Sinon, on vous écrase ici, tout simplement. Cependant, il est tout aussi important de ne pas tout accepter, mais de s’impliquer et de se battre, sinon vous serez impacté.e.s sur le plan humain. Mais il n’est pas facile d’équilibrer ces deux modalités.

Le système carcéral n’est pas extérieur à la société mais en est un élément fondamental sans quoi l’État et son système de répression et de domination n’existeraient pas. On menace par des peines et de la prisons afin que les gens s’intègrent à ce monde misérable, n’outrepassent simplement pas les limites fixées, se contrôlent et se refrènent, sinon on les enferme. En permanence on parle des viols et des crimes sexuels, ce qui fait que l’on justifie tout le système pénal et que l’on intimide la société. Cependant, la plupart des prisonniers sont à l’intérieur pour des délits liés à l’argent, à l’économie et des atteintes à la propriété, surtout quand il s’agit de la propriété des riches et des puissants. De nombreuses personnes incarcérées viennent des couches les plus pauvres et les plus misérables et tentent simplement de mener une vie un peu plus digne. Par ailleurs, les femmes sont confrontées à la violence patriarcale et à l’exploitation et finissent aussi souvent en prison pour cela.

La répression et la prison visent aussi à avoir un effet dissuasif sur nous, anarchistes, de sorte que nous ne soyons pas trop sauvages, rebelles ou organisé.e.s et avant tout pour que nous ne représentions aucun danger pour le système. En même temps, la prison est toujours associée à l’isolement total, à la solitude, à l’ennui et à l’emprisonnement constant qui, bien que cela puisse être le cas, ne peut pas être la seule chose qui existe. Ici aussi, à l’intérieur, c’est important de tirer le meilleur parti de chaque situation, de résister de manière active et multiforme, de tisser des liens sociaux, d’apprendre beaucoup des autres mais aussi de soi-même et de ne jamais abandonner.

C’est vachement important de combattre notre propre peur collective de ce système carcéral de merde et de tirer les points forts de nos expériences, de vécu et de résistance, mais nous ne devrions jamais jouer de manière trop frivole ou inconsciente avec notre propre liberté. Mais la vie et la lutte continuent aussi en prison et après le temps que l’on y a passé. Souvent, ce sont justement ces expériences difficiles dans nos vies qui nous sensibilisent davantage, nous radicalisent, nous soudent, et nous donnent une force et une détermination que nous n’aurions jamais eu autrement.

Par ces mots, je vous envoie des salutations solidaires et combatives, à Berlin pour les journées anti-carcérales. J’espère vraiment avoir vent de discussions et de débats très passionnants et qu’en naîtront de nombreux projets et complicités.

Prenez soin de vous ! Continuez ! Et ne vous laissez jamais domestiquer ! Beaucoup de force à tou.te.s celles et ceux qui doivent passer par la taule !

Jusqu’à ce que toutes les prisons soient en ruines et que toute forme de domination et d’autorité soit détruite !

Pour la rébellion, la liberté et l’anarchie !

Lisa

Août/septembre 2017

Pour lui écrire:

Lisa, nº 2893/16/7
Justizvollzuganstanlt (JVA) Köln
Rochusstrasse 350
50827 Köln (Allemagne)

 

[Traduit de l’allemand de antiknasttage2017, 13 octobre 2017]

 

Une autre lettre de Lisa, de juin 2017.

 

 

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