Italie : Haut l’esprit et les cœurs !

Vetriolo, giornale anarchico, n°5 / septembre 2020

« Que d’êtres ont traversé la vie sans jamais s’éveiller !
Et combien d’autres ne se sont aperçus qu’ils vivaient
que par le tic-tac monotone des horloges ! »*

Au milieu de la misère qui caractérise ce monde, il y a des personnes qui portent un rêve dans leurs cœurs. Il s’agit d’une tension qui ne peut pas être comprise, ni même effleurée, par ceux qui se résignent pleinement à cet état de choses, par ceux qui traversent la vie sans jamais s’éveiller, par ceux qui pensent que, au fond, ce rêve est quelque chose de ringard, un vestige idéologique du passé, une expression de théories anachroniques, qui ne devraient pas trouver d’espace dans cette société ordonnée et vouée à une tranquille survie. Il semblerait qu’il n’y a pas de fuite possible de cette réalité, qui voudrait s’affirmer comme définitive et inéluctable, qui nous hante jour après jour avec son contrôle, ses fausses certitudes, croyances et opinions. Mais même si une telle « fuite » était concevable ou envisageable, devrait-on la chercher, si on veut en finir avec cet ordre étouffant ? Nous pensons et nous penserons toujours que non.

Anarchistes révolutionnaires, nous avons un rêve irrépressible dans nos cœurs, non pas une simple et inoffensive expression intellectuelle, un bavardage, un slogan ou un soliloque antagoniste ou « anti-système », avec lequel remplir le vide d’une existence soumise, parce que la vie – la vraie vie, non pas un ersatz, non pas l’existence obéissante qu’on nous refourgue comme la seule possible – a besoin de la pensée et de l’action, de l’ « exquise élévation du bras et de l’esprit ». Parce que, pour en finir avec l’exploitation et l’oppression, il faut que la dignité offensée et piétinée devienne action, parce que nous croyons fermement que la « liberté » n’est pas le droit et le devoir d’obéir à l’autorité, elle n’est pas une existence passée à genoux. La liberté réside avant tout – ici et maintenant – dans le défi contre tout pouvoir, dans le désir sauvage de destruction pratique et concrète de l’autorité.

Au milieu de la misère qui caractérise ce monde, il arrive que le fracas d’un rêve féroce fasse irruption dans les rues des grandes villes. Malgré le bourdonnement assourdissant d’une infinité d’opinions instillées dans les esprits, malgré la décomposition de toute conscience critique concrète, malgré le contrôle social constant et étendu, malgré le fait que l’on entende de plus en plus de « sujets » qui exigent la « liberté » de pouvoir être encore plus intégrés et insérés dans ce système assassin ; malgré tout cela, il y en a qui pensent que l’État doit être détruit, que certaines personnes, certaines structures et institutions sont responsables de notre condition d’exploités, d’opprimés, d’exclus, que la technologie doit être sabotée et attaquée tout de suite, là où ça fait le plus mal, que tout ordre politique et économique est pour sa nature porteur d’oppression et d’exploitation, que liberté et autorité sont et seront toujours inconciliables et incompatibles. Ce rêve de liberté extrême – l’anarchie – nous allons le témoigner et le défendre, toujours, avec détermination, le couteau entre les dents, contre tout inquisiteur, tout flic, tout juge.

La justice – l’appareil d’État voué à établir les normes et les peines, les règles et les condamnations – a besoin de chercher, en emprisonnant et en condamnant, ceux qui, poussés par ce rêve et de façon autonome, sans avoir demandé de permission au préalable, attaquent le pouvoir et s’insurgent contre l’ordre auquel on voudrait nous garder enchaînés, ou qui ne se taisent pas, mais qui défendent l’irrépressible nécessité de l’attaque. Cela ne nous intéresse pas de connaître le coupable ou le responsable des actions révolutionnaires anarchistes, ce travail infâme va à ceux qui – en épiant, en surveillant, en torturant, en tuant – l’ont choisi ; il va à ceux dont c’est le métier : les gardiens de l’ordre, les serviteurs de l’État, disciplinées et obéissants, les chiens de garde des patrons. Face à la justice, nous ne renoncerons certainement pas à nos principes, à nos pratiques : notre lutte, expression incontournable d’une guerre sociale permanente que rien ne saurait arrêter, est une impérissable affirmation de la liberté totale, de l’autonomie et des potentialités de l’individu, elle est une collision furieuse contre le pouvoir dans toutes ses formes, y compris la justice et l’apparat de l’État.

Le 6 septembre 2016, lors de l’opération répressive nommée « Scripta Manent », huit anarchistes ont été arrêtés, accusés d’avoir constitué ou participé à une « association subversive avec finalité de terrorisme et de renversement de l’ordre démocratique », d’avoir réalisé des actions directes et armées revendiquées par la Federazione Anarchica Informale, d’avoir écrit et publié des périodiques anarchistes. Une vingtaines d’inculpés, différentes enquêtes qui ont duré des années et qui ont fusionné dans cette opération répressive, une publication historique du mouvement anarchiste – Croce Nera Anarchica – mise sur le banc des inculpés et une quantité énorme de paperasse dans laquelle on souligne une évidence dangereuse : les anarchistes sont en faveur de la destruction de l’autorité, en faveur de l’attaque contre le pouvoir. Vers la fin d’un long procès, le procureur a demandé un peu plus de 200 ans de prison, pour l’ensemble de compagnons. La plupart des personnes arrêtées est restée en prison jusqu’au 24 avril 2019, jour de la sentence du procès en première instance ; ce jour-là les compagnons anarchistes Alessandro, Alfredo, Anna, Marco et Nicola ont été condamnés à des peines comprises entre 5 et 20 ans de prison, pour un total de 56 ans, tandis que 18 autres inculpés ont été acquittés et deux d’entre eux ont été libérés.

Au milieu de la misère qui caractérise ce monde, un rêve peut animer toute une vie – un rêve vivant, indélébile, iconoclaste, brûlant. Dans une tentative de le faire disparaître, des anarchistes ont été condamnés à des nombreuses années d’enfermement. Il y a là une expression de la volonté d’enterrer en taule des compagnons, ainsi qu’un avertissement pour ceux qui pensent que le conflit et la guerre contre l’autorité doivent être constamment soutenus, recherchés et vécus avec fureur, sans compromis ni demi-mesures. Mais leur agissements sont vains : jusqu’à quand il y aura misère, exploitation et oppression, il y a aura des personnes qui lutteront pour les abattre ; jusqu’à quand il y aura l’État, il y aura des révolutionnaires qui s’efforcent de le détruire ; jusqu’à quand il y aura l’autorité, le désir et la nécessité de la liberté resteront vivants. Encore une fois, leurs agissements sont vains : les anarchistes ont toujours répondu coup pour coup, sans modération, toujours poussés par quelque chose dont la valeur n’a pas de prix, quelque chose pour lequel vaut la peine de lutter jusqu’au but et sans remords : la dignité.

A l’occasion du procès en appel pour l’opération « Scripta Manent », commencé le 1er juillet à Turin, aujourd’hui comme hier, comme nous l’avons toujours fait sur les pages de ce journal, nous nous solidarisons ouvertement et fraternellement avec les compagnons emprisonnés et inculpés. Nous réaffirmons sans hésitations la valeur profonde et radicale, hautement significative, d’une solidarité révolutionnaire, consciente que même par une défense préventive, militaire et policière, l’ennemi n’arrivera jamais à détruire l’anarchie, à freiner la diffusion de ses principes et de ses pratiques, parce que – comme a dit le compagnon Émile Henry – « [s]es racines sont trop profondes ; elle est née au sein d’une société pourrie qui se disloque, elle est une réaction violente contre l’ordre établi. Elle représente les aspirations qui viennent battre en brèche l’autorité actuelle, elle est partout, ce qui la rend insaisissable. Elle finira par vous tuer. »** Que les puissants, les inquisiteurs, les juges et les serviteurs du pouvoir se fassent une raison : les condamnations ne vont pas enterrer ni intimider l’anarchisme. Depuis ces pages, comme ailleurs, nous n’arrêterons jamais d’être solidaires avec les compagnons anarchistes emprisonnés, en jetant du vitriol au visage de l’ennemi, en corrodant ses certitudes et ses croyances, en démolissant l’isolement qu’il voudrait imposer à l’anarchisme révolutionnaire et en particulier aux compagnons en prison, en affirmant toujours la nécessité de la solidarité par l’action révolutionnaire.
Ni Dieu, ni État, ni serviteurs ni patrons.

 

Notes d’Attaque :
* Émile Henry, « Aphorismes ».
** id. « Déclaration » à son procès, disponible ici.

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