Chili – Frauder et lutter : émeutes contre l’austérité

Un compte-rendu depuis les rues de Santiago

Crimethink / samedi 19 octobre 2019

Au Chili, en réponse aux protestations des lycéen.ne.s contre l’augmentation du coût des transports publics, le Président a fait retourner le pays sous la loi martiale de l’époque de la dictature, en envoyant des soldats dans la rue et en menaçant les manifestants de dizaines d’années de prison. Le reportage suivant vient directement des rues de Santiago, dans l’épicentre de la lutte.



La déflagration de vendredi a eu lieu après une semaine d’action contre les hausses tarifaires, sous le slogan « evade » ou « evade y lucha » (« fraude » o « fraude et lutte »), qui apparaît désormais tagué sur presque tous les murs du centre-ville. Tout a commencé comme une réponse ludique à l’augmentation, par le gouvernement, du coût de la vie, avec l’augmentation du coût des transports en commun [en l’espèce, une augmentation du coût unitaire du ticket de métro les heures de pointe ; NdAtt.]. Presque entièrement menée par des lycéen.ne.s, la mobilisation a comporté des fraudes massives dans les stations de métro, pendant lesquelles les étudiants couraient ensemble à travers les tourniquets et maintenaient les portes ouvertes pour encourager tout le monde à se joindre à elles/eux et voyager gratuitement. La police a réagi avec des gaz lacrymogènes des et coups de matraques.

Vendredi, les manifestant.e.s ont réagi en ciblant les stations elles-mêmes, en défonçant les portes et les tourniquets et même en les utilisant comme armes pour se défendre des attaques de la police. De nombreuses lignes de métro ont été fermées ; en milieu d’après-midi, nous avons appris que le métro serait fermé pour tout le week-end.

Les bus étant toujours en service, les files d’attente aux arrêts de bus ont gonflé au point de déborder, avec de longs temps d’attente. Des marches de protestation ont commencé à avoir lieu dans les rues lorsque le métro a été fermé, ce qui a causé encore plus de retards pour les autobus qui étaient encore en service. De nombreuses personnes ont simplement commencé à marcher sur la chaussée ; cela ressemblait à un jour de neige, quand tout le monde est juste dehors dans les rues, une énergie étrange et extatique.

Pendant ce temps, des images déchirantes ont circulé en direct, montrant une lycéenne se faire tirer dessus par la police lors d’une protestation pour les hausses des coût de tickets. Son état de santé reste inconnu. Les émeutes auraient été particulièrement intenses dans son quartier, las Parcelas. Au moment d’écrire ces lignes, il y a eu de nombreux témoignages de personnes qui se sont fait tirer dessus par la police.

Alors que le soleil se couchait, la ville s’est enflammée. Des bus ont brûlé. Des barricades sont apparues dans les rues dans de nombreux quartiers, où les habitants venaient frapper des casseroles (une forme traditionnelle de protestation, connue sous le nom de cacerolazo), mettre le feu à des sofas, des pneus et tout ce qu’elles/ils pouvaient trouver d’autre dans le coin. La rébellion s’est répandue dans toute la ville, bien plus loin que les stations de métro du début. Les affrontements avec la police se sont intensifiés tout au long de la nuit, jusqu’à ce que le président déclare l’état d’urgence, en rappelant ainsi la dictature militaire de 1973-1990, au cours de laquelle des milliers de personnes ont «  disparu » et ont été assassinées.

Le siège de la compagnie énergétique italienne ENEL, haut d’une douzaine d’étages, a pris feu, bien que les causes ne soient pas encore confirmées. Alors que certains pensent que le feu a été déclanché par des incendiaires, d’autres supposent qu’il a pu être allumé par une cartouche de gaz lacrymogène.

L’agence qui contrôle le réseau du métro de Santiago a déjà confirmé qu’il n’y aura pas de service ce week-end, et la fédération syndicale des lycéen.ne.s chilien.ne.s a appelé à une grève nationale pour lundi. Pour l’instant, il reste à voir si les troubles vont se propager et s’approfondir, mais si les militaires tuent quelqu’un, le pays va exploser. Les souvenirs de la dictature sont trop frais, trop vifs pour que les gens restent passif.ve.s.

Les Chilien.ne.s se souviennent trop bien des trahisons de la démocratie pour être calmé.e.s par une simple réforme tel une réduction du prix des transports en commun. […] cette vague de défiance montre que la colère couve depuis longtemps au Chili, et il ne sera pas facile de la réduire au silence.

Le Chili a une longue histoire de lutte sociale, qui remonte à ses origines coloniales. Les mouvements sociaux combatifs d’aujourd’hui sont les descendants de la résistance à la dictature militaire meurtrière d’Augusto Pinochet ; leur lignée s’est poursuivie sans interruption parce que la transition vers la démocratie en 1990 n’a pas été accompagnée de changement significatif dans les politiques économiques et dans la gestion sociale violente, qui imposent des disparités extrêmes dans la richesse et le pouvoir. Cette révolte-ci rappelle le soulèvement de 2013 au Brésil, quand un million de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre l’augmentation du coût des transports publics. […]

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