La destruction de biens n’est pas assez

Anarchists Worldwide / mardi 10 septembre 2019

Après que la maison d’Ori Feibush* a été vandalisée, à Philadelphie, fin juillet, il y a eu une multiplication des discussions sur la question de savoir si cette attaque constituait de la violence et si elle était justifiée. Feibush – le largement détesté fondateur d’OCF Realty, qui depuis des nombreuses années a été sans vergogne le fer de lance de la gentrification de Point Breeze – a peux de défenseur.euse.s, ce qui offre d’un des meilleures occasion pour faire savoir pourquoi peut avoir lieu une destruction ciblée de biens et pourquoi elle peut être efficace.

Le débat au sujet de ce dernier acte de vandalisme contre OCF – et la plupart des gens le commentant en ligne a réagi positivement à la nouvelle – était encourageant. Il laissait sous-tendre que quelque chose a qualitativement changé dans la façon dont les gens voient la destruction des biens et dans le pourquoi cela fait sens. Dans la longue bataille à ce sujet, qui de mon point de vue fait rage dans ce pays depuis Occupy Wall Street, nous avons peut-être enfin gagné du terrain.

Mais si nous sommes en train de gagner du terrain dans une bataille, c’est probablement parce que nous en perdons, sans que ça se voit, dans un autre, plus importante. Si on est enfin en train de gagner le débat sur la destruction des biens, c’est peut-être en partie parce que celui-ci n’est plus pertinent.

Avant l’ère de Trump – en particulier pendant les années Clinton et Bush, lorsque le monde
semblait être parvenu à un consensus global sur le fait que le capitalisme et l’État-nation étaient formidables – la destruction de biens était particulièrement dangereuse pour le pouvoir en ce qu’elle perturbait la paix sociale, rappelant qu’au fait les choses n’étaient pas formidables du tout. Lorsque Trump s’est emparé de l’État, les tenants de base de la suprématie blanche ont également pris du pouvoir et les luttes anti-autoritaires se sont concentrées sur le fait de contrer leur présence dans les rues. Pour la première fois depuis des décennies, cela a rendu à nouveau pertinentes les discussions sur la violence physique. Pourtant, au vu de l’occasion que cela nous a offert, pour mettre en avant diverses idées sur la violence, il parait que nous avons regrettablement atteint assez peu, en ce qui concerne ce sujet important.

Au contraire, nous avons sans doute perdu du terrain, en cédant dans le débat avec des justifications de la violence physique du type « légitime défense » et en discutant de violence presque exclusivement à propos de personnes que les « gauchistes d’internet » aiment appeler « les vrais nazis ». Ce n’est pas un débat radical que de penser que frapper un nazi c’est bien, et ce n’est pas une victoire que d’avoir amené beaucoup de gens à adopter cette position non-radicale, après beaucoup de discussions sur internet. Bien que les discussions sur pourquoi et comment combattre les tenants de la suprématie blanche soient importantes, la focalisation exclusive de la discussion sur la violence contre les racistes de base est en train de nous faire confortablement dérailler de la question sur le type de violence qui pourrait être nécessaire et appropriée contre les personnes qui sont effectivement au pouvoir.

Aujourd’hui, le pouvoir se trouve dans une situation de crise que je n’ai jamais vu de mon vivant. Le capitalisme mondial est à la recherche d’une bouée de sauvetage, qu’il pourrait aussi ne pas trouver ; le climat échappe déjà à tout contrôle humain, avec des conséquences génocidaires. Nous avons un président qui est impopulaire, comme jamais cela a été le cas, auprès d’au moins la moitié de la population, chose qui, à son tour, reflète la polarisation croissante du pays entre la gauche et la droite, lorsque le capitalisme et l’État nous déçoivent tout.te.s, de plus en plus. Au fur et à mesure que les choses deviennent plus extrême, cela signifie que nous et d’autres personnes de tendance anti-autoritaire nous trouverons face à des milices racistes, souvent entraînées militairement et organisées pour répondre à des scénarios de crise. En ce moment précis, c’est difficile de nous imaginer gagnant.e.s dans de tels combats, et il faut qu’on discute de la façon de nous améliorer, afin de ne pas être immédiatement écrasé.e.s par des suprémacistes blancs, dans un scénario de crise ou d’effondrement.

Et qu’en est-il de la violence, de la mort et de la destruction qui, avec toute probabilité, se produiront pendant la libération ? Il semble que beaucoup de gens pensent sincèrement que des politiques électorales radicales nous rapprocheront progressivement de la transformation révolutionnaire. D’autres – peut-être parfois les mêmes personnes – croient que les mouvements sociaux de masse se développeront jusqu’à un tel point que, dans la révolution qu’ils finiront par produire, la violence physique sera négligeable. Des tels aboutissements semblent hautement improbables, ne serait-ce que parce que l’État parait disposé à presque tout, plutôt que de perdre le pouvoir. Mais celles/ceux d’entre nous qui veulent se débarrasser de l’État – et de toutes sortes de pouvoir sur autrui – discutent rarement, que ce soit sur le plan éthique ou pratique, de la façon dont on imagine gérer le type de violence qui sera nécessaire à une insurrection ou à une révolution pour se répandre ou aboutir.

Il est particulièrement rare que ce débat quitte le domaine de l’éthique et entre dans le concret. Les tentatives anarchistes de recourir à la violence physique contre le pouvoir ont une longue histoire, y compris dans ce pays – de l’assassinat de présidents au meurtre à coup d’arme à feu de chefs d’entreprises. Que pouvons-nous apprendre des stratégies et des tactiques du passé ? Et qu’en est-il des autres personnes, qui sont prises dans les tirs croisés de la violence insurrectionnelle ? Éviter de tels débats afin de plaire à progressistes et gauchistes ne nous rend pas service – cela en rajoute simplement à l’impression que beaucoup d’entre nous donnent ne veulent pas vraiment affronter les problèmes liés à l’utilisation de la violence.

En tant qu’anti-autoritaires, nous sommes souvent coincé.e.s dans des dialogues sans issues dans lesquels on débat avec d’autres personnes, de façon limitée et réactive – par exemple, toutes les conversations dans lesquelles on nous demande de défendre nos vastes et irréalistes critiques du système. Comment pouvons-nous mettre mieux en avant ce dont nous voulons débattre, ainsi que les idées que nous voulons diffuser ? N’ayons pas peur de remettre en question les questions elles-mêmes, ni modifier les termes de la discussion – qui, comme tout le reste, sont utiles au pouvoir.

Considérons aussi ce dont nous sommes capables et ce que chacun.e de nous peur faire pour contribuer à arrêter ce système de pouvoir – ou du moins quelques parties – avant que ses effets génocidaires ne rendent complètement hors de propos ces hypothétiques questions sur la violence, qui se posent aux anarchistes. Quelques-un.e.s de nous peuvent se concentrer sur l’attaque ; quelques-un.e.s de nous peuvent se concentrer sur le développement de compétences et d’infrastructures qui nous garderont tou.te.s en sécurité et en bonne santé à mesure que l’attaque réussit et/ou que le système que nous combattons se dégrade. Que nos compétences et notre passion pointent vers la libération.

 

Les réponses à n’importe quelle question ou idée soulevée dans cet article sont les bienvenues !
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(Extrait de : Anathema, Volume IV, numéro V, septembre 2019)

 

* Note d’Attaque : Ori Feibush est le patron d’OCF Realty, une grosse entreprise immobilière qui a rénové une partie du quartier de Point Breeze, dans le sud de Philadephie. Fin juillet, sa propre habitation a eu des vitres cassés à coups de briques (accompagnés d’un mot gentil signé par une A cerclé). Par ailleurs, ce spéculateur immobilier compte « 42 dégradations majeures » sur ses divers projets dans le secteur, dont l’incendie qui a complètement détruit quatre de ses maisons pour riches, en mai 2017.

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