L’antiterro dans une « logique militaire »

La Provence / samedi 12 novembre 2016

Nous sommes allés à la rencontre des forces d’élite du Raid 13 et de l’antenne GIGN d’Orange, afin de mieux cerner le nouveau schéma national d’intervention, acté au printemps dernier. Policiers et gendarmes « du quotidien » monteront, eux aussi, au front face aux terroristes. Une révolution dans les esprits et sur le terrain.  

Un film d’horreur et un miracle. Le premier se renouvellera, le second sans doute pas. Le 13 novembre dernier, un commando terroriste décimait une salle de spectacle et des terrasses de café parisiennes et faisait basculer, au son de ses kalachnikovs, un pays, tout un continent, dans une réalité plus morbide et instable encore que la fiction aurait pu l’imaginer. La France et ses forces de l’ordre n’étaient pas prêtes à un tel scénario. Et pourtant au bout de cette soirée en enfer, pas un seul policier au tapis. Un miracle. Il n’empêche, ce soir-là, on a vu des scènes hallucinantes : des flics de la Bac, notamment, entrer, héroïquement, dans le Bataclan. Sans casque, sans gilet pare-balles, avec leur arme de poing Sig Sauer, autant dire un jouet face aux fusils d’assaut qui les ciblaient. C’est cette image que les autorités ne veulent plus jamais voir tourner en boucle sur les chaînes d’info continue, tout comme les polémiques, sur fond de « guerre de chapelles », entre services (BRI de la préfecture de police de Paris, RAID et GIGN).

Jean-Michel Fauvergue, le patron du Raid, avait notamment lâché une phrase choc, en forme de point d’orgue de ces luttes intestines et ancestrales, devant la commission d’enquête parlementaire : « Quelque chose ne va pas lorsqu’un groupe spécialisé de compétence nationale se met à la disposition d’un groupe non spécialisé de compétence locale« . Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, au printemps dernier, a sifflé la fin de la « récré ». Et la remise à plat qu’il a imposée, une révolution dans les milieux policier et gendarmique, porte un nom : le Schéma national d’Intervention. « C’est assez simple », détaille le général David Galtier, patron des gendarmes de la région Paca, « dès qu’une attaque survient, on a d’abord les primo-engagés, une police secours ou une patrouille de brigade territoriale. Eux, doivent localiser et identifier la menace, tenter de la fixer et renseigner. Ensuite il y a les primo-intervenants, les Bac de la police et autres PSIG Sabre (Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie) que nous avons créés à cet effet. Eux, clairement ils doivent aller au carton afin de tenter de neutraliser les adversaires. Mais si l’accès est impossible, si la résistance est trop forte, s’il y a un grand nombre d’otages ou s’il y a un doute d’action suicide avec des explosifs cachés, là ils doivent attendre les forces d’élites, le RAID ou/et le GIGN ».

Si le général, et le directeur de la sécurité publique des BdR, Jean-Marie Salanova, assurent que leurs effectifs de voie publique courraient déjà un certain niveau de risques, difficile de nier que la possibilité d’être engagés sur le front d’une scène de guerre change radicalement leur mission. Le chèque de 17 millions d’euros signé par le ministère de l’Intérieur pour tenter de les mettre au niveau de cette menace en est la preuve. Ces policiers et gendarmes ont été équipés de fusils d’assaut HK G36, de boucliers balistiques, de casques spécifiques avec visières pare-balles, de gilets de protection avec plaque pouvant stopper des balles de Kalach’, et de véhicules rapides et aménagés. « Croyez-moi ça n’est pas de la chair à canon comme certains pensent, nous les formons au maximum, ils se sentent investis et aucun d’eux n’a reculé devant la menace. La preuve, lors de l’attentat de Nice en juillet, ce sont les policiers de la DDSP des Alpes-Maritimes qui ont neutralisé le terroriste », assure Jean-Marie Salanova. Du côté des forces d’élite, même « rompues au haut du spectre » comme l’explique Nicolas, le patron du RAID 13, la révolution est en marche.

« Charlie nous a fait passer dans une logique contre-terroriste, même si on en a toujours fait un peu avec ETA et l’ultra-gauche par exemple, en revanche la logique sacrificielle des terroristes du Bataclan et le fait qu’ils veulent tuer le plus possible et que les faits s’étirent en longueur pour un large écho médiatique, nous a fait basculer dans une logique militaire ». Le RAID 13 a donc adapté son armement, avec notamment la livraison d’un camion blindé, « le même qu’on trouve sur les théâtres de guerre ». « Au-delà de tout corporatisme, on a aussi adhéré à une logique d’intervention, continue Nicolas, si un attentat survient à Gardanne, en zone gendarmerie, évidemment on y va directement et le GIGN devient meneur dès qu’il arrive, et inversement si c’est commis en zone police, à Avignon par exemple. » Arthur, le chef de l’antenne GIGN d’Orange – qui a été également largement dotée, et dont les entraînements tactiques « contre-terro » sont passés de 20% à 80% du temps global- confirme et lâche d’emblée : « On se prépare pour, alors qu’avant on se préparait au cas où. Et on se projette déjà sur la guerre d’après, celle qui sera encore plus préparée et plus intelligente. On fera tout pour l’éviter mais on sait qu’on perdra des gars dans cette guerre et évidemment après le Bataclan certains se sont demandés s’ils étaient là pour ça ». Ni au RAID ni au GIGN, aucun de ces hommes n’a tourné les talons.

 

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