Covid-19 : une bifurcation du chemin

Anathema volume VII, issue III / mars/avril 2020

La pandémie de COVID-19 nous amène à une bifurcation. D’un côté, nous voyons l’avenir proche que le pouvoir veut : une main-d’œuvre atomisée et isolée, une diminution drastique de la vie sociale spontanée, en chair et en os, une forte augmentation de celle qui est considérées comme de la population en excès, à cause du fait que les postes de travail « non essentiels » sont annulés, ainsi qu’un tas de surveillance, de police et de contrôle social en plus. D’un autre côté, l’État a peur, on voit que le gouvernement est capable de fournir de la sécurité sociale, quand le choix est entre cela et une rupture incontrôlée de l’ordre social. Aucune de ces voies ne mène à des endroits où nous, en tant qu’anarchistes, pouvons nous sentir bien. Alors que cette pandémie suit son cours et que, à cause d’elle, la société change, une nouvelle normalité va lentement se fixer, à mesure que les choses se calment.
A quoi ressemble cette normalité et comment elle se produira est encore incertain.

Au nom de la « santé publique », toutes sortes de mesures de sécurité se combinent pour créer un fantasme autoritaire. Au niveau international, les frontières deviennent plus difficiles à franchir et le sentiment anti-immigré.e.s, et spécifiquement anti-asiatique, augmente, alors que les racistes dans les médias et la politique attisent la peur et l’hostilité envers la Chine. Au début mois, est apparue une vidéo montrant un couple asiatique frappé par un groupe de personnes sur un quai du SEPTA [les transports en commun de la région de Philadelphie, aux États-Unis ; NdAtt.] et Philadelphie n’est pas le seul endroit à voir ce genre de harcèlement : New York et Los Angeles ont également connu des attaques similaires. L’État encourage ce que l’on appelle la « distanciation sociale ». Il est conseillé aux gens de rester chez eux, de réduire les sorties et les rassemblements sociaux, de rester à deux mètres l’un.e de l’autre et de numériser ou abandonner la vie sociale en chair et os. A gauche et à droite, les écoles et les universités ferment. Au moins une école est allée encore plus loin : le 14 mars, l’université de Pennsylvanie a envoyé un courriel à ses étudiant.e.s, expliquant que la distanciation sociale est conseillée et que « les rassemblements sur le campus, ou en dehors du campus, provoqueront une intervention immédiate de la police de Pennsylvanie ». Il ne serait pas surprenant de voir d’autres institutions ou même la mairie elle-même prendre des mesures aussi drastiques. Le Ministère de la santé a rendu légale la mise en quarantaine forcée des gens. De nombreuses entreprises demandent à leurs employé.e.s de travailler depuis leur domicile, réduisent leurs heures de travail ou les licencient. Les travailleur.euse.s considéré.e.s comme non essentiel.le.s sont abandonné.e.s d’un point de vue financier. Ce que nous voyons se former, c’est un mode de vie stérile, contrôlé, médié et enfermé. Lorsque cette pandémie se sera atténuée, qui dit que les patrons, les flics et les politiciens n’aurons pas tellement aimé la paix et la tranquillité au point de continuer à utiliser tous ces nouveaux moyens de contrôle de la population ? Une fois que les personnes au pouvoir ont les moyens et l’adhésion de la population, comment serait-il facile pour eux de continuer à faire tourner la machine, tout simplement ? Est-ce que ce que voyons maintenant comme une réponse à la crise serait un aperçu de la nouvelle « normale » que nous vivrons après la crise ?

En même temps, le pouvoir a peur. L’État et les capitalistes ont fait des propositions et des offres qui auraient semblé extravagantes il y a quelques mois encore. Comcast [grande compagnie de médias et de télévision via câble, basée à Philadelphie ; NdAtt.] offre aux pauvres un accès gratuit à ses services via Internet, propose des données illimitées et a suspendu les coupures des connexions pour impayés. Verizon [une autre très grande entreprise américaine de télécommunications ; NdAtt.] fait une offre similaire. PECO, PGW [respectivement : une importante entreprise d’électricité (et de gaz) et l’agence municipale du gaz de Philadelphie ; NdAtt.] et le service des eaux de Philadelphie se sont toutes engagées à ne pas couper les services publics aux gens (pour le moment), même si on leur doit de l’argent. Le conseil municipal a adopté une résolution qui empêche la coupure des services collectifs et impose également un moratoire sur les expulsions locatives, les saisies et les mises aux enchères pour impôts non payés, jusqu’à la fin de la pandémie. Cela signifie que le danger de perdre son logement pendant la crise pourrait être moins probable (même si le loyer et les dettes fiscales continueront à vider nos portefeuilles), à moins que votre propriétaire ne décide pas de vous enfermer dehors illégalement. Au niveau fédéral, l’État a élargi les critères de ceux/celles qui peuvent bénéficier des allocations chômage et trouve le moyen d’envoyer 1200 dollars à des millions de citoyen.ne.s américains. Ces offres et propositions montrent que l’État et le capital pourraient fournir à chacun.e de nous les moyens d’existence – abri, chaleur, eau et communication. Bien sûr, ce genre d’initiatives, de la part de l’État, a peu de chances de durer, étant donnée l’aversion des politiciens américains pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la considération pour le bien-être social, qui est tourné en dérision comme étant du socialisme ou du communisme. Dans tous les cas, les services et les infrastructures nécessaires pour prendre soin les un.e.s des autres et pour satisfaire nos besoins existent et, en dehors d’une économie capitaliste, pourraient être beaucoup plus accessibles de ce qui est le cas actuellement. Dans cette optique, pourquoi confier notre santé et notre vie sociale à des institutions qui pourraient (mais ne le font pas et ne le feront jamais) répondre à nos besoins ? Cette pandémie ne fait que rendre plus claires les priorités absurdes de l’État et des capitalistes. Dans le cas peu probable où l’État et les capitalistes décideraient d’adopter un modèle d’État-providence, nous n’avons toujours aucune garantie que cela ne s’accompagnerait pas d’un contrôle et d’un isolement intenses, que cela durerait ou qu’il inclurait les personnes les plus opprimées.

Il existe une troisième voie : résister à l’isolement et au contrôle et aussi contourner le filet de sécurité sociale, qui pourrait être retiré dès que l’on sera assez en bonne santé pour travailler et payer ; nous pouvons prendre nos responsabilités et nous auto-organiser. Alors que nous perdons des heures de travail ou notre emploi, nous sommes toujours censé.e.s payer pour vivre, pour manger, pour nous déplacer à travers la ville. Alors que nous nous inquiétons pour notre santé individuelle et collective, nous pouvons trouver les moyens de répondre à nos besoins en dehors d’un système qui préfère nous voir malades et seul.e.s. Il n’y a plus personne dans les écoles, les bureaux, les magasins et dans bien d’autres endroits. Pouvons-nous imaginer des kits de test en accès libre et occuper des laboratoires, pour les rendre facilement accessibles ? Il y a déjà des personnes qui organisent des grèves des loyers et qui ouvrent des squats pour transformer la vie sans travail, d’une catastrophe imposée par la crise à une joyeuse libération de notre temps et de notre espace. Lorsque la nourriture et les soins de santé se feront rares, aurons-nous des jardins potagers squattés* et des cliniques autonomes pour répondre à nos besoins ? La pharmacie du coin continuera a s’engraisser sur nos craintes et sur le désir de prendre soin de nous-mêmes, ou bien on la prendra en charge pour fournir des médicaments, des en-cas et des produits d’hygiène à tou.te.s celles/ceux qui en ont besoin ? Profiterons-nous de la crise pour quitter la ville afin de créer une ferme ou un potager sauvage, dans un endroit peu contrôlé par la police ? Cette pandémie rend plus qu’évident le mépris du pouvoir à l’encontre d’une vie libre et saine. Répondrons-nous en nous repliant sur nous-même, en nous perdant derrière les rayonnements blues des écrans et les portes verrouillées, ou bien allons-nous nous rapproprier de nos vies et créer la santé et la liberté dont nous avons besoin pour vivre en pleine crise ?

* depuis que cet article a été écrit, au moins un jardin autonome a été squatté :)

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