Prison de Terni (Italie) : Une lettre de Juan

« Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent »

Round Robin / samedi 3 août 2019

« Debout ! les damnés de la terre ! Debout ! les forçats de la faim ! La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption de la fin.
Du passé faisons table rase, Foule esclave, debout ! debout ! Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !

C’est la lutte finale Groupons-nous, et demain, L’Internationale, Sera le genre humain. »

(L’internationale, chanson née en 1871, en France
– du poète anarchiste Eugène Pottier)

Salut à tout le monde, amis et compagnons ! Ici c’est Juan, arrêté le 22 mai, après trois ans de cavale. J’écris depuis la section AS2 de la prison de Terni, où je suis enfermé. Je suis tranquille, j’ai le moral stable et je suis déterminé à tenir le coup.
Chaque jour de ma cavale, j’ai été conscient du fait que je pouvais finir en taule ; je l’ai toujours été, d’ailleurs, depuis le jour où j’ai décidé de lutter du côté des opprimés.
Ce qui a amené à mon interpellation, ça a été le manque d’un ensemble de précautions que d’habitude je prenais. J’ai baissé ma garde quand il ne le fallait pas, là où il ne le fallait pas.
Je n’ai aucun regret, j’assume, je vais de l’avant et que cela serve de leçon. Une autre fois j’écrirai comment s’est passée mon interpellation.

Mais avant, je vais vous expliquer ma situation judiciaire, une rapide esquisse générale. Je suis en prison pour deux ensembles d’enquêtes. Le premier c’est des peines cumulées, pour un total de neuf ans de prison (dont trois déjà purgés), à cause de ma lutte/vie de ces vingt dernières années, passées en Italie.
Ces condamnations sont tombées pour différents délits, dont vol, résistance à agent de police, vol avec violence, outrage, dégradations, occupations de lieux publics et privés, agression, identité fictive. Parmi ces condamnations définitives il y a aussi celle du « Méga-procès » No TAV [le 26 janvier 2012, 42 personnes sont inculpées pour les affrontements du 27 juin 2011, pour la défense des terrains occupés en localité Maddalena de Chiomonte, et pour la manifestation émeutière du 3 juillet, quand les clôtures du futur chantier, nouvellement installées sur ces terrains, sont prises d’assaut ; parmi les inculpé.e.s, 26, dont Juan, seront mis.e.s en détention préventive et 15 en assignation à résidence ; Juan, avec quelques (peu nombreux) autres compas, adoptera une position conflictuelle tout le long de ce procès, en prenant appui sur une vision intransigeante qui n’est pas celle du mouvement No TAV ; NdAtt. ] (j’ai écopé de trois ans et neuf mois), à propos de laquelle je ferai une mise au point, plus tard, en tant qu’inculpé Anarchiste.
En sachant que j’aurais dû purger quelques unes de ces condamnations (et non pas à cause de l’enquête pour l’attentat à la POL GAI de Brescia, comme le disent les juges), j’ai passé trois ans au vert. Sans aucun remord, j’assume ma fuite, en tant qu’action de reprise de ma liberté, ce qui dépasse toute autorité et toute loi.

Dans le deuxième ensemble d’enquêtes, commencées pendant que j’étais en cavale, je suis accusé en vertu des articles 270 [« association subversive » ; NdAtt.], 280 [« attentat avec finalité de terrorisme ou de subversion de l’ordre démocratique » ; NdAtt.], 285 (massacre) du Code pénal, pour deux attentats. Le premier contre la POL GAI (école de police), revendiqué par la Cellula Acca [Cellule ache ; NdAtt.], dans le cadre du Décembre noir de 2015. Le deuxième attentat, du 12 août 2018, c’étaient deux engins explosifs, l’un qui a explosé, l’autre découvert par les démineurs, rempli de clous pour bois et placé comme un piège pour les utilisateurs de l’endroit et les forces de l’ordre ; les deux étaient au siège de Trevise de la Ligue du Nord et ont été revendiqués par la Cellula Haris Hatzimihelakis / Internazionale Nera 1881/2018. Avant mon interpellation, je n’étais pas au courant de cette enquête, contrairement à ce que disent les juges, dans le but de renforcer les raisons de la détention préventive de Manu, accusé de m’avoir aidé dans ma cavale. On attend néanmoins d’avoir un cadre plus clair, quand l’enquête sera close.

Une lecture rapide des enquêtes préliminaires menées par la DIGOS et le Procureur m’a déjà donné un aperçu de ce qu’ils veulent réprimer. En particulier, moi en tant qu’anarchiste et en général l’anarchisme dans son ensemble. Rien de nouveau, rien que la justice n’a pas déjà fait à toutes les sauces. Connaître les intentions de la répression c’est une boussole pour comprendre ce qu’ils veulent réellement frapper et pour agir en conséquence.

(A partir de maintenant, les phrases entre guillemets sont tirées des dossiers de l’enquête préliminaire)

Selon l’enquête, les revendications des deux attentats seraient liées à l’entretien, de 2019, d’Alfredo Cospito sur le journal Vetriolo et elles porteraient « les mêmes contenus et les mêmes lignes d’action »… comme s’il y avait des directives qui arrivent d’en haut. Je serai accusé avec des personnes inconnues, parce que, en plus de mon ADN, identifié en partie, il y aurait un autre ADN, qui serait celui de mon complice présumé. D’un côté ils utilisent des délits d’association, de l’autre côté je reste pour eux le seul à avoir crée, organisé et exécuté. Enfin, mi chévre, mi chou.

Mes blagues cyniques mises à part, l’intention sournoise des juges, avec leur aberrante idéologie d’État, est évidente : inventer des chefs, créateurs du mouvement anarchiste, avec des lignes d’action à suivre et une structure hiérarchique. Une stratégie qu’ils utilisent dans ce cas précis tout comme dans les enquêtes les plus récentes qui ont frappé le mouvement anarchiste. Dans ce cas, ce serait Alfredo, « un des membres les plus importants et les plus reconnus du mouvement terroriste d’origine anarchiste, actuellement détenu dans la prison de Ferrara, pour purger la peine infligée pour l’attentat contre l’ingénieur Adinolfi ».

L’État et la loi voudraient (comme toujours) renforcer leurs accusation avec l’invention de dirigeants qui guident une fantomatique organisation terroriste hiérarchisée, de façon à tout manipuler et tout mettre ensemble dans le même sac de l’inquisition, pour y foutre dedans les « membres » de la galaxie anarchiste. Ils essaient de cette façon de theatraliser une ambiance, de préparer le terrain permettant de mettre en place le jeu de la terre brûlée et de faire disparaître toute autonomie et toute habitude à l’action directe, dans la lutte anarchiste.

Mais il y a plus. La justice voudrait englober la pratique de l’action directe anonyme, en incorporant de telles actions dans l’enquête, « même si la revendication par des sigles spécifiques (l’action était revendiquée par la soi-disante cellule Haris Hatzimihelakis/internationale noir 1881/2018) n’est pas considéré comme indispensable, dans le cadre des initiatives anarchistes, qui acceptent aussi des actions anonymes, certaines expressions sont semblables et certaines modalités ont déjà été déjà utilisées dans d’autres attentats qui sont imputables au cartel FAI/FRI ». Leur intention est donc de créer des précédents pour les actions d’attaque anonymes, les englobant dans différentes enquêtes, quand cela les arrange, pour construire leurs fantomatiques organisations terroristes, avec des dirigeants inventés ad hoc. Ce sur quoi la justice se focalise, en plus, c’est la solidarité avec les prisonniers anarchistes et ceux qui sont enfermés, ou plus générallement avec ceux qui se rebellent.

Voilà les points clefs sur lesquels ils s’attardent et qu’ils veulent frapper pour nous réduire au silence, puisqu’il s’agit là des fondements à partir desquels les anarchistes continuent à soutenir publiquement le bien fondé de certaines pratiques (il y a aussi des anarchistes sous enquête ou condamnés à des années de prison pour des publications). Dans ces enquêtes, comme dans toutes celles en cours contre des anarchistes, ce que la justice vise à réprimer sont les fondements de la théorie et de l’action anarchiste : le refus de la délégation, l’action directe, la solidarité envers les prisonniers révolutionnaires, les pratiques d’attaque multiformes et non-hiérarchiques, ainsi que la révolte permanente et réfractaire à toute autorité.

Le pouvoir nous montre ainsi, indirectement, que ces concepts fondamentaux sont des armes sans tranchant, d’un pont de vue qualitatif, s’ils ne sont pas accompagnés par une projection dans la lutte aux côtés des exploités ; c’est à ce moment là que la justice nous frappe de manière préventive.

Il y a besoin d’une vision et d’un sentiment commun, qu’inclue l’individuel et le collectif dans une alchimie de luttes locales et spécifiques (anarchistes), vues comme des tactiques différentes, qui cependant se conçoivent et se reconnaissent dans l’ensemble de la lutte générale et dans la richesse de sa diversité méthodologique et projectuelle. Cela doit être constamment équilibré par une perspective internationaliste et harmonisé dans le chaos infini des tactiques et des stratégies de l’anarchisme, en confluant dans la lutte universelle pour l’anarchie. Cela accompagné par l’essence fondamentale de l’Anarchie : solidarité universelle à tous les niveaux de la lutte/vie.

L’État se comporte de la sorte pour mieux nous frapper et pour réaffirmer qu’aucune autre forme d’organisation sociale peut exister, en dehors de l’organisation autoritaire et hiérarchique de la société actuelle.

Le révisionnisme du passé est une arme puissante utilisée par les États pour affaiblir les différentes formes de révolte du présent et faire le vide autour des révolutionnaires d’aujourd’hui, les laisser sans racines ni âme. Il est donc important de ne pas oublier et de divulguer la mémoire du passé, de tirer des leçons des luttes de nos compagnons, comme stimulation des luttes d’aujourd’hui.

Il suffit d’un regard à notre passé pour se rendre compte que certaines tensions et certains méthodes sont utilisés depuis toujours dans la lutte anarchiste, même avant la naissance de l’Internationale anti-autoritaire, en 1871.

Ces fondements, je les assume la tête haute ! Je récuse toute interprétation policière dans laquelle on veut me ranger, parce que cela est contraire à mes principes anarchistes les plus élémentaires.

Et il ne s’agit pas ici de dire que la lutte est non-violente ou d’essayer de passer pour des anges ou des bonnes âmes. Il s’agit d’appeler un chat un chat et de revendiquer les attitudes combatives que les anarchistes, les rebelles et les révolutionnaires ont utilisé et utilisent depuis toujours, partout dans le monde.

Tout cela je l’ai dit ouvertement et publiquement depuis que j’ai choisi de lutter selon ma conception à moi de l’anarchisme. Au delà du fait que je suis responsable ou pas des faits dont on m’accuse, je partage et me solidarise avec la lutte et avec les actions d’attaque contre le Capital et l’État. Qui, par sa nature, est depuis toujours responsable de massacres et de génocides partout dans le monde.

« Il faut lutter et lutter encore, afin que la disproportion finisse »

Et, peu importe le chemin qu’on parcoure, que ce soit toujours avec le cœur !
Pour l’Anarchie !

Juan Sorroche
prison de Terni, juillet 2019

*****

Dans un autre lettre, Juan dit qu’il reçoit toutes les lettres qui lui sont envoyées, même si la censure est assez dure. Il a par contre des difficulté à faire sortir ses réponses et il demande que les personnes qui lui ont écrit aient de la patience et ne se découragent pas à cause de son silence.
Par ailleurs, il dit qu’il est tranquille et qu’il va bien.

Pour lui écrire :
Juan Antonio Sorroche Fernandez
C.C. di Terni
Strada delle Campore, 32
05100 – Terni (Italie)

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