L’état-prison Royaume-Uni devient loi : le coronavirus

325 / 1er avril 2020

La loi Coronavirus Act 2020 est maintenant en vigueur au Royaume-Uni, pour une durée de deux ans. Il s’agit d’un coup d’État totalitaire perpétré par un gouvernement de droite qui a déjà montré son mépris total pour le système judiciaire, le parlement et le peuple. Des nombreuses dispositions contenues dans cette loi font déjà partie de la vie quotidienne des personnes en marge de la société, les dissident.e.s, les personnes incarcérées ou sous le coup de la justice, les pauvres et les minorités ethniques, dont la police et le système se débarrassent constamment par la pauvreté, l’emprisonnement et la mort. La grande expérience consiste maintenant à savoir si le contrôle et la suspension totale des droits qui sont déjà appliqués à des groupes particuliers peuvent être étendus à l’ensemble de la population.

Les dispositions les plus susceptibles d’être manipulées se trouvent, comme toujours, dans les sections concernant la santé mentale. Celle-ci est toujours un bon fourre-tout, puisque la dissidence, l’illégalité et la critique de l’existant sont déjà considérées par le système comme équivalentes à une maladie mentale ; des personnes pourront désormais être hospitalisées et soignées d’office, selon le bon vouloir d’un seul clinicien agréé. Ce pouvoir discrétionnaire décidera également du sort de celles/ceux qui sont en attente de jugement, des personnes condamnées (on se demande si cela concerne toutes les personnes ayant un casier judiciaire, quel que soit leur statut actuel) et des personnes qui sont en train de purger une peine de prison : cette loi permet à un médecin tout seul de signer le transfert de quelqu’un.e d’une prison vers un hôpital psychiatrique. Pour le dire de façon cynique, cela pourrait signifier que des populations carcérales indisciplinées ou des personnes (actuellement ou historiquement) indésirables vivent aujourd’hui sous la menace d’être emprisonnées de manière complètement arbitraire ou, s’ils/elles sont déjà détenues, d’être transférées et mises sous sédatifs suite à la décision discrétionnaire d’un seul clinicien.

Pendant l’épidémie de coronavirus, les critères qui permettent que quelqu’un accède au statut de personne autorisée à appliquer ces lois sont considérablement assouplis. En vertu de l’état d’urgence, une personne qui demande à se porter volontaire en tant que soignant.e ou travailleur.euse social.e peut être assermenté.e par décision discrétionnaire du directeur du service, s’il estime que cette personne est « apte, appropriée et suffisamment expérimentée ». En outre, ce même directeur peut assermenter un groupe de personnes qui se sont organisées par elles-mêmes, vraisemblablement des « groupes de citoyens », sans évaluer individuellement chaque personne au sein du groupe. Si les sections de la loi qui concernent la santé publique semblent ne pas autoriser des traitements médicaux forcés, bien qu’elles autorisent le dépistage et l’examen forcés, y compris le prélèvement par la force d’échantillons biologiques sur votre corps, les dispositions en matière de santé mentale autorisent le traitement forcé, là encore suite à la décision d’un seul fonctionnaire.

Les dissident.e.s et les indésirables tomberont également sous le coup des sections traitant des personnes potentiellement contagieuses (PIP), cette désignation étant là encore le fait d’un seul fonctionnaire. Alors qu’ils mettent en place leur cauchemar totalitaire sous couvert de coronavirus, toutes les libertés civiles sont suspendues. Ils ne s’attendent pas à ce que cet étrange conformisme perdure. Il ne peut pas durer. Au Royaume-Uni, il n’y a pratiquement pas de mise en place d’aides sociaux et une énorme partie de la population, déjà brisée par une décennie de règne conservateur, est maintenant réduite à la faim. Il y a déjà eu des émeutes.

Il y a des maladies contagieuses et il y a des idées contagieuses : ce sont surtout ces dernières qu’ils veulent contenir. Dans les deux cas, il suffit de dire « Personne potentiellement contagieuse » ! La nouvelle loi permet l’arrestation et la détention, elle introduit des nouvelles normes sur les fouilles corporelles, les perquisitions des domiciles, ainsi que la saisie des affaires d’une personne potentiellement contagieuse. La détention a une durée limitée mais elle peut être prolongée… et prolongée… et prolongée sans que aucun limite légale persiste. Les restrictions aux déplacements, au lieu de résidence, aux activités et aux contacts sociaux d’une personne potentiellement contagieuse, auparavant reversées aux personnes sortant de prison mais encore sous contrôle judiciaire, peuvent désormais être étendues à toute personne ayant des idées potentiellement infectieuses, sous couvert de santé publique.

Nous assistons à la construction d’un nouveau mur, où les frontières peuvent être et sont fermées à tout moment. Des pays sont interdits d’accès du jour au lendemain. C’est ainsi que l’horreur se produit. Un jour, on jouit de la « liberté de circulation », le lendemain, elle est punie par la loi, voire par la mort. La même situation propre aux réfugié.e.s et aux personnes sans-papiers fuyant les guerres et abattues aux frontières, blâmées et vilipendées comme la cause des problèmes de la société capitaliste.

Les nouvelles lois à propos de l’enregistrement des décès et de l’élimination des corps sont parmi les éléments les plus sombres du Coronavirus Act. En substance, il n’y a plus besoin d’enquête, ni d’investigation, en cas de morts suspectes ; il n’y a plus de garanties quant à l’enregistrement de la cause du décès, qui peut être simplement indiquée par un médecin chargé temporairement (et non pas par le médecin qui a assisté au décès), aucun certificat médical n’est requis pour l’incinération ou l’enterrement et le choix sur l’élimination des restes et le lieu d’élimination est retiré des mains des proches et remis aux autorités nationales ou locales, indépendamment des souhaits du défunt ou de ses proches. Comme il serait facile de nous faire disparaître, dans de telles conditions.

Le totalitarisme est né sous le prétexte de la nécessité, de la protection, de la sécurité. Ce moment n’est pas différent. Quelle que soit la vérité sur le caractère mortel de ce virus, le monde créé par cette nouvelle législation, la disponibilité des gens à l’accepter et les potentiels abus qui y sont inscrits donnent à réfléchir. Cela révèle, sinon le plan, l’opportunisme du projet totalitaire sous-tendu par la civilisation techno-industrielle : suspension immédiate des élections et des référendums [enfin, on va pas se plaindre de la perte de la démocratie – mais effectivement le monde vers lequel on semble aller est pire encore ; NdAtt.], plus de droit de réunion ou de manifestation (que les conditions de confinement ont déjà rendu illégales), la mise en place d’une société de surveillance virtuelle et dématérialisée, bien entendu l’armée dans les rues, un État policier où chaque mouvement est surveillé, des possibilités d’emprisonnement (à passer en isolement) absolues et illimités, ainsi que la soumission de l’individu à l’intervention médicale, un contrôle complet et punitif des mouvements, des activités et des rapports entre les individus et les groupes, ainsi que l’abandon des garanties à propos des causes des décès, du recours à une enquête et de l’élimination des cadavres. Aussi effrayés et confus que soient les gens par cette pandémie, nous devons nous rappeler que les mesures introduites par les dictatures pour contrôler les populations sont souvent parues raisonnables, voire louables, à l’époque, et qu’elles sont nées d’une logique irrésistible qui est acceptée par le bon citoyen, qu’il s’agisse de la logique du communisme, du nationalisme, du protectionnisme ou encore de la logique de l’infection.

Nous devons également nous rappeler qu’au cours de l’histoire, des personnes ont lutté contre la fausse logique du contexte social et politique de leur époque. Elles aussi risquaient d’être détenues, soignées d’office, torturées et tuées. Les états d’urgence instaurés par nos gouvernements nationaux risquent de devenir la nouvelle norme, si nous ne ripostons pas. Nous sommes toujours confronté.e.s à la mort, tant physique que de l’esprit. Il s’agit là d’un moment extraordinaire, où nous pouvons nous rendre compte que nous avons plus de camarades que nous ne le pensons, car l’effondrement du système révèle non seulement la dépendance paralysante des gens à son égard, mais aussi les formes de notre possible libération, alors que des masses importantes de personnes expérimentent des nouvelles façons de vivre, des nouvelles priorités et des nouveaux désirs, auxquels on ne répondra pas par un retour à la normale après la pandémie. Pareillement, elles ne toléreront pas non plus cet état d’urgence pendant longtemps. Comme toujours, notre tâche consiste à trouver notre levier dans cette situation, à trouver des possibilités de nous impliquer selon nos propres principes anarchistes, de nous organiser contre et malgré le durcissement du contrôle, de le dénoncer pour ce qu’il est et de sortir de notre isolement et de cette peur qui est le véritable virus.

Anarchistes

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