Integration Nightmare / samedi 27 juin 2026
Il y a quelques jours, l’un de mes compas m’a envoyé un texte relativement ancien (https://t.me/stupidisthenewcool/1001), qui critique la déclaration d’anarchistes russes sur la guerre en Ukraine et sur l’exclusion de compas biélorusses et ukrainien.nes d’événements publiques en « Occident » [1]. La plupart de ce texte est une critique parfaitement pertinente de la déclaration, mais une chose m’a frappé et m’a poussé à m’asseoir pour écrire ce texte.
À savoir, l’argument selon lequel les anarchistes russes ne font pas assez d’efforts pour expliquer aux compas occidentaux.les le contexte de ce qui se passe. Pour un.e anarchiste italien.ne ou allemand.e, il serait difficile de comprendre les nuances de l’invasion russe de l’Ukraine, parce que cette déclaration ne tient pas compte des problèmes des gauchistes européen.nes, dans leurs propres régions. Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre d’arguments (le plus souvent en anglais ou en allemand) et je voudrais regarder de plus près la manière dont nous sommes arrivé.es à cette situation.
Dans les premières années de l’invasion à grande échelle, il y avait, parmi les anarchistes ukrainien.nes et biélorusses, une sorte de mythe sur la rationalité de la pensée des compas occidentaux.les. Dans une telle situation, différents groupes ont fait des efforts pour faire connaître la situation factuelle sur le terrain, principalement en essayant, en parallèle, de collecter des fonds. Dans les premières semaines, littéralement, beaucoup de celle/ceux qui participaient à l’organisation de la solidarité ont commencé à entendre dire que c’était l’OTAN, qui avait entraîné l’Ukraine dans cette guerre et que si ce n’était pour les fourbes généraux européens, l’Ukraine serait un pays pacifique, sans souffrance. Même à l’époque, on nous disait que nous ne comprenions pas l’OTAN et les horreurs de l’impérialisme européen et que nous étions trop focalisé.es sur la Russie. On peut, bien sûr, noter ici le paternalisme des compas occidentaux.les, qui voyaient les Ukrainien.nes comme incapables d’analyser de manière critique ce qui se passait en Europe.
Contrairement à cette mythologie, des anarchistes immigré.es d’Ukraine et du Bélarus participent depuis longtemps à la vie politique de différents pays européens. Une partie du mouvement altermondialiste, en Europe, a fait des efforts considérables pour garantir que des anarchistes d’Europe de l’Est soient présent.es aux manifestations globales, aux côtés des autres. L’histoire complète de cette interaction ne peut trouver sa place dans ce texte et peut-être qu’un jour ceux/celles qui ont participé à ces événements décideront d’écrire leurs propres mémoires. Des anarchistes du Bélarus et d’Ukraine ont participé à des manifestations contre l’OTAN, contre les conférences des Nations unies sur le climat, les sommets du G20 et du G7 (ou G8). La compréhension du fonctionnement global du système politique et économique a été central pour élaborer des stratégies de lutte politique et la solidarité internationale a permis de continuer le travail, même dans les situations les plus difficiles (par exemple, la répression au Bélarus). En partie à cause de cette orientation vis-à-vis de l’Occident, beaucoup d’anarchistes biélorusses et ukrainien.nes sont arrivé.es à comprendre l’impérialisme russe et l’histoire du colonialisme seulement après les événements de 2022.
Pourquoi je parle de cela ? Pour souligner que les anarchistes d’Europe de l’Est ont en partie compris et comprennent encore les contextes de la lutte en Europe occidentale et aux États-Unis. Mais notre focalisation sur la Russie est déterminée par les spécificités régionales de la situation politique actuelle.
De l’autre côté, il y a une situation très différente, avec un manque relatif d’intérêt pour ce qui se passe dans la périphérie. Les Européen.nes n’étaient pas particulièrement intéressé.es au Bélarus ou à l’Ukraine. Pendant toute la durée de mon activisme politique au Bélarus, le nombre de militant.es occidentaux.les en visite là-bas a été minime.
Dans ce contexte, nous en arrivons au fait que les anarchistes occidentaux.les comprennent vraiment mal la situation dans la région de l’ancien empire soviétique. Cela aurait pu être pardonné avant 2022 (même si, déjà à l’époque, il y avait une ignorance arrogante concernant les processus politiques en Ukraine elle-même – voir les histoires sur le régime fasciste de Kyiv et le soutien aux forces d’extrême droite dans l’est du pays). Mais, après 2022, l’ignorance devient un choix délibéré, et rien ne peut l’excuser. Un.e activiste contemporain.e, en Occident, a beaucoup plus d’opportunités d’apprendre ce qui se passe dans une région ou une autre, que les personnes qui vivent dans des pays aux économies moins stables. Et, dans cette situation, nous revenons au texte mentionné plus haut, sur les Européens auxquel.les manque le contexte. Je ne pense pas que, aujourd’hui, fournir n’importe quelle quantité de contexte aidera les Européen.nes à comprendre ce qui se passe en Ukraine. Beaucoup d’activistes occidentaux.les n’ont aucun intérêt à le comprendre. Entre autres choses, cela est lié à la nécessité de repenser radicalement sa propre théorie politique, ce à quoi peu d’entre elles/eux sont prêt.es.
Dans cette atmosphère d’ignorance choisie, les activistes d’Ukraine, du Bélarus et même de Russie se retrouvent dans une situation où non seulement on nous refuse la solidarité, mais où l’on tente activement d’empêcher toute interaction avec les « dissident.es ».
Je ne suis absolument pas d’accord avec l’idée que, à ce stade, il est de notre devoir de réfléchir longuement aux faits, pour les militant.es occidentaux.les, pour qu’ils/elles puissent comprendre tout cela dans un contexte plus facile ou, d’une manière ou d’une autre, rapporter cette situation à la leur. Quand j’ai rejoint le mouvement anarchiste, nous connaissions tou.tes le slogan « penser globalement, agir localement », mais malheureusement, aujourd’hui, la première partie est en train de devenir extrêmement difficile pour les personnes qui vivent dans les pays les plus privilégiés. Et alors que la Forteresse Europe continue de se refermer de plus en plus, nous voyons qu’une partie significative du mouvement anarchiste suit la logique de s’isoler de ses propres compas, dans l’espoir d’éviter des difficultés idéologiques dans la compréhension du monde moderne.
Il y a quelques années, l’un.e de mes compas de longue date, originaire de Grèce, s’était indigné.e de mes mots, selon lesquels l’Occident moderne est un château d’où les gens dictent des règles d’existence au reste du monde et que les anarchistes locaux/les, aussi doté.es d’esprit critiques soient-ils/elles, vivent elles/eux aussi dans ce château et préfèrent ne pas le quitter. Presque cinq ans après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, j’ai soudain remarqué que des panneaux supplémentaires étaient maintenant accrochés aux portes de ce château, exhortant les gens à rester loin du mouvement anarchiste organisé du Bélarus et d’Ukraine, et il devient clair pour moi qu’entrer dans les couloirs de ce château était un privilège [consenti] jusqu’au moment où nous avons commencé à parler de choses gênantes. Et peu importe combien de contexte nous inclurons dans nos textes futurs, plus personne ne nous laissera entrer dans le château de l’anarchisme idéologiquement pur.
Nikita Ivansky
Note de l’auteur
1. ici et plus loin, l’expression « l’Occident » désigne principalement les pays des anciens et nouveaux empires d’Europe et d’Amérique du Nord.





















































