Ukraine : Solidarité sur la ligne du front, 89 seconds avant minuit

Freedom / dimanche 19 octobre 2025

Alors que des tyrans nucléaires, profiteur de guerre, promettent une apocalypse de ventes d’armes, en Ukraine des anarchistes continuent de résister.

Sur la côte est des États-Unis d’Amérique, on est en train de conclure un accord. Au cours de la semaine dernière, des ministres ukrainiens se sont envolés de Kiev à Washington, pour discuter de l’échange de drones contre des missiles Tomahawk. Ce week-end, Trump et Zelensky se rencontreront pour finaliser le transfert de missiles à longue portée vers l’Ukraine et la remise exceptionnelle sur les drones fabriqués en Ukraine, vendus aux États-Unis à 20 % du prix courant. L’œuvre d’art de cet accord sur les armes est une menace.

Le président russe Vladimir Poutine a dit, en réponse, que le transfert de ces missiles serait « un niveau d’escalade qualitativement différent », car, selon lui, cela nécessiterait la présence de militaires américains sur le territoire ukrainien, pour faire fonctionner les missiles. Les forces armées russes ont lancé plus de 71 missiles de l’autre côté de la ligne de front, les 5 et 10 octobre, ainsi que des centaines de drones visant directement le secteur énergétique ukrainien. L’armée a continué à bombarder l’Ukraine avec des attaques massives de drones et de roquettes, pendant que Zelensky arrivait à Washington.

Parmi les personnes tuées, il y avait une jeune fille de 15 ans, avec sa famille, dans l’oblast de Lviv, et un homme de 71 ans, qui était assis dans un wagon d’un train civil, à Soumy, quand celui-ci a été attaqué par des drones russes.

Des centaines de composants d’avions Boeing et Airbus se retrouvent en Russie, selon des données des douanes, analysées par Investigate Europe. Certaines de leurs filiales indiennes se trouvent même sur des listes de sanctions, pour avoir transporté du personnel militaire dans la République populaire de Donetsk et dans d’autres territoires occupés par la Russie. Toutes les entreprises occidentales nient être à connaissance d’avoir commis un quelconque crime.

« La volonté de la direction du groupe de fournir des munitions même à des pays en guerre et à des États qui bafouent de manière flagrante les droits humains est une condition préalable essentielle au succès économique de Rheinmetall dans le domaine des munitions » a écrit Otfried Nassauer, le défunt militant pacifiste allemand.

De l’Indonésie au Yémen, en passant par des filiales sud-africaines, le plus grand fabricant d’armes d’Allemagne essaye de répéter ses succès économiques historiques de la Première et de la Seconde guerre mondiale, en armant le monde grâce à une activité d’exportation dissimulée. Rheinmetall appelle le fait de profiter de manière flagrante de la guerre « assumer ses responsabilités dans un monde qui change » [le slogan officiel de Rheinmetall ; NdAtt.], alors que les bénéfices de l’entreprise se ont été multipliés suite au déclenchement de la guerre russe en Ukraine.

Le soutien international à l’Ukraine a été inconstant. Alors que les pays occidentaux promettent leur soutien à l’Ukraine, dans sa défense de l’Europe, les trafiquants d’armes continuent de contourner les sanctions internationales par le biais de pays tiers. Les munitions produites par Rheinmetall se retrouvent entre les mains de celles/ceux qui résistent à la tyrannie et à l’occupation, dans le monde entier. Des vols avec des marchandises occidentales continuent d’atterrir en Russie. Le profit l’emporte sur la paix, après tout.

À Berlin, la sirène d’alerte aérienne retentit avec le bip des téléphones qui donnent le signal d’alarme. Les tramways sont peints en camouflage et les affiches des partis politiques sont remplacées par des annonces de recrutement par des services de sécurité. L’Allemagne coupe drastiquement la sécurité sociale et son fabricant d’armes fait fortune.

Les lumières s’éteignent en Ukraine, mais les habitant.es de l’Europe dorment encore, en dansant un délire conscient qui menace maintenant de nous consumer tou.tes. Alors que l’horloge de l’apocalypse atteint 89 secondes avant minuit, combien de temps faudra-t-il avant que nous ne soyons réveillé.es par le bruit des bombes ?

« Tout est aussi agréable et beau que possible », dit Gera en se promenant dans un parc, sur la ligne de front du printemps impossible de nos cauchemars éveillés. C’est calme et paisible. Le chant des oiseaux remplit l’air. Il y a des roses à Bakhmout et Gera mange un falafel. « Une autre chose intéressante à propos de la psyché… » dit Gera, en ramassant une trousse de secours et un fusil posés près de l’arbre.

« Quand tu t’endors dans de telles conditions, sur la ligne de front, tu fais généralement des rêves très beaux et agréables, des choses que je n’ai pas dans ma vie normale, le contraire complet de toutes les horreurs qui existent… et cela est interrompu quand je suis réveillé. Parce que je suis un médecin fusilier. Quand j’entends qu’un de nos gars a été blessé, je dois rassembler rapidement mes affaires pour l’aider. »

Gera est réveillé, il se met en position sur la ligne de front avec un camarade. Quelque chose ne va pas. Un soldat russe tend une embuscade à leur position et lance une grenade, détruisant le fusil mitrailleur de Gera. Grot a réussi à blesser le soldat russe, raconte Gera à Solidarity Collectives. Cela leur a probablement sauvé la vie.

Grot « avait été touché par une balle et avait de multiples blessures d’éclats de grenade », dit Gera. « Je pensais qu’il était mort… Je pense que cette expérience a eu un fort impact sur ma perception, parce que à ce moment-là j’ai eu l’impression d’être mort. Je pensais que c’était fini. Je ne m’attendais pas à en sortir et à survivre… ce moment a été difficile psychologiquement. »

Après avoir été déployé à Klichtchiïvka, près de Bakhmout, Gera a demandé une réhabilitation à Odessa. « En tant que médecin, j’ai fourni de l’assistance à la fois aux camarades et aux alliés, mais ce déploiement était tout simplement inefficace », dit Gera. « J’ai passé huit jours dans un sous-sol, complètement désorienté, parce que des drones remplissaient tout l’espace et le terrain. »

Depuis 2022, Solidarity Collectives a interviewé des médecins anarchistes d’origine internationale présent.es en Ukraine et cette année a parlé avec Charlie. « Pendant le travail, il n’y de place que pour le travail » dit Charlie. « Je veux dire, quand on a une personne blessée et qu’on doit, vous savez, faire quelque chose, arrêter l’hémorragie et tout ça, c’est ce que vous faites et cela n’a rien à voir avec la politique. »

« Le fait que je sois ici est déjà lié au fait que je suis anarchiste et que je crois à la solidarité avec les gens… toutes les décisions que je prends, elles viennent en fait de ce en quoi je crois et de ce que je pense être juste. » Charlie a commencé à travailler comme médecin sur la ligne de front avec des unités anti-autoritaires des Forces armées de l’Ukraine et il est là depuis 2022.

« En fait, j’étais venu en Pologne pour une petite vacance, juste pour quelques semaines, pour voir mes ami.es » explique Charlie. « Nous nous sommes levé.es le matin et avons regardé les informations. J’ai réalisé que je ne serais pas rentré. Je ne serais pas rentré au Bélarus. Je ne suis pas allé chez moi parce que c’était tout simplement impossible pour moi. Mon pays était en train de bombarder un autre pays. »

« Très souvent, le mouvement anarchiste devient extrêmement marginalisé et impénétrable pour les gens de l’extérieur » réfléchit Charlie. « L’anarchisme, le féminisme et le véganisme, pour moi, ce n’est pas avant tout une lutte, mais avant tout le fait de prendre soin. Prendre soin des gens, prendre soin des femmes, prendre soin des animaux et, en deuxième lieu, c’est de la lutte. Très souvent, les militant.es sont pris.es dans cette lutte et oublient de prendre soin. »

« Les sentiments les plus profonds, bien sûr, je les ai par rapport à Bakhmout » dit Charlie.

« Je m’en souviens comme d’une ville extrêmement belle, avec un très beau promontoire. Genre, il y avait ces cygnes et cette jolie rivière et plein de roses. Je suis arrivé là-bas à la fin de l’été, le temps était magnifique, tout était vert et il y avait beaucoup de fleurs. J’ai donc un lien fort avec cette ville, maintenant complètement détruite, réduite à un cimetière… nous avons perdu beaucoup de camarades et Marcy n’est plus avec nous aujourd’hui. »

Marcy était un jardinier originaire de Londres, qui est venu en Ukraine pour aider les gens pendant l’invasion. Il conduisait une ambulance avec Charlie, en tant que bénévole, à Bakhmout. Après avoir rejoint les forces armées, il a été tué à Avdïivka. « La grande majorité des personnes que nous récupérons sur la ligne de front, » a dit Marcy en 2022 « qui ont des blessures horribles, sont des travailleur.euses ordinaires. Je pense que, après que cela sera fini, ils/elles devraient demander un système sanitaire et éducatif gratuits, parce que je sens ce sang tous les jours et elles/ils ont payé… »

« Ils devraient voir toutes ces personnes désespérées, à Bakhmout, qui, en tant que civils, n’ont rien » nous avait rappelé Marcy « ils/elles ont juste été abandonné là-bas ».

Solidarity Collectives travaille aux côtés des Solidrones, dans la construction et l’assemblage de drones, car les communautés essayent de se défendre, plutôt que d’attendre la livraison de missiles Tomahawk. À quoi ressemble la victoire, quand nous combattons pour notre liberté ?

« Je veux vraiment que les gens gagnent » dit Charlie. « Pas les gouvernements. Merde aux gouvernements. Je veux que les gens puissent juste respirer librement sans avoir peur d’être tués par une bombe aérienne au hasard. »

Pendant les vingt derniers mois, la ligne de front s’est déplacée vers la ville minière de Dobropillia, avec une attaque contre un marché et un centre commercial, en juillet, ce qui a obligé les autorités à évacuer la plupart de la population de la ville minière. La Fédération de Russie occupe actuellement environ 70 % de l’oblast de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, ce qui, avec d’autres territoires occupés en 2014, forme un État de facto, son vassal. Les personnes qui ont réussi à s’échapper se retrouvent constamment bombardées.

« Pour des gens ordinaires comme nous, c’est juste la misère » a dit Ivan à Медузы (Meduza). « Alors, maintenant, je m’apprête à partir, avec ma femme. Elle s’est remplie un sac de médicaments, et nous nous en allons. Ma femme n’a pas dormi depuis trois nuits. Elle a peur de tout », a-t-il dit. Ceux/celles qui sont resté.es dans la ville malgré le danger étaient les personnes âgées, les personnes handicapées et les réfugié.es de Bakhmout.

De l’autre côté de la ligne de front, un procès-spectacle commence pour la deuxième fois. Comme l’a observé Медиазона (Mediazona), au moins 26 prisonniers de guerre ont été condamnés plusieurs fois pour le même crime, par la Cour suprême de la République populaire de Donetsk (RPD). Parmi ces prisonniers de guerre il y avait d’anciens combattants de la brigade Azov, dont six ont été condamnés à deux reprises pour le même acte de terrorisme.

Un avocat travaillant à Donetsk a commenté que, en ouvrant des affaires à répétition contre des soldats ukrainiens d’extrême droite, la Russie pourrait « justifier l’invasion » dans sa propre propagande, en présentant l’Ukraine comme « un État nationaliste et pro-fasciste » ; c’est le témoignage du juriste sous couvert d’anonymat. Cette violation de la loi est devenue une pratique courante dans les procès-spectacles des prisonniers de guerre.

Dans la ville d’Enerhodar, occupée par la Russie, la centrale nucléaire de Zaporijjia a fonctionné près d’un mois grâce à des générateurs de secours, après avoir été coupée du réseau électrique à la suite de bombardements continus dans et autour de la centrale. « C’est une situation extrêmement difficile » a dit le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Mariano Grossi, alors que la plus grande centrale nucléaire d’Europe est désormais maintenue hors danger de fusion par huit moteurs diesel.

Dans les premiers jours de l’occupation russe d’Enerhodar, un punk antifasciste a parlé de collaborateurs, d’arrestations et d’interrogatoires menés par des soldats russes et aussi de photographies montes de toute pièce d’un élément clandestin appartenant à l’extrême droite, comme « preuve » de la nécessité de dénazifier l’Ukraine, conformément à la propagande de l’État russe. Ces photographies et vidéos ont ensuite été diffusées auprès du public russe et occidental à la fois, en faisant paradoxalement appel à ceux dont les idées politique sont aux antipodes de celles de la Fédération de Russie.

« Je pense qu’il y a une assez grande résistance à comprendre de la situation en Europe de l’Est » me dit l’anarchiste biélorusse Nikita Ivansky. « Certains dogmes utilisés dans les milieux anarchistes et de gauche ne fonctionnent pas dans une situation aussi complexe. Au lieu d’adapter le fondement idéologique à un tel conflit et d’appliquer nos valeurs au sein du conflit – et de trouver notre place conformément à ces valeurs politiques – beaucoup de gens essaient de s’en tenir à ces idées politiques écrites, venant du passé. »

« Le mouvement anarchiste n’a aucun mécanisme pour faire face à la désinformation – il est très facile d’installer un certain récit, livré via des canaux de propagande d’État, et de le faire grandir sans réaction sérieuse » écrit Nikita. « La discussion sur Maïdan, en 2014, en est un exemple parfait. »

La fétichisation des groupes nazis et d’extrême droite ukrainiens, dans certaines publications « de gauche » risque de nous aveugler à propos des actions de celles/ceux qui mettent l’anarchisme en pratique sur la ligne de front. Même dans le mouvement anarchiste occidental, il y a des personnes qui font écho à la paranoïa de la Fédération de Russie, en qualifiant le soulèvement de Maïdan de putsch nazi, comme le ferait un juge de la Cour suprême de la DPR.

Mais, loin des gros titres qui promettent l’apocalypse et le désespoir, provoqués par les tyrans nucléaires, l’anarchisme continue de combattre sur la ligne du front. À travers tout le pays, les combattant.es antiautoritaires continuent de résister à l’occupation russe, ainsi que de soutenir avec l’entraide les réfugié.es internes et les animaux abandonnés. Face à l’échec prévisible de la charité venant de la tyrannie nucléaire et à la sécurité des frontières qui aura le dessus sur la solidarité avec les gens – tout ce pour quoi nous devons lutter, c’est les un.es pour les autres.

Josie Ó Súileabháin

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