Ukraine : Big Brother en zone de guerre

Freedom / dimanche 25 janvier 2026

Alors que les premières balles sifflent et que des obus explosent, nous commençons à apprendre les noms des machines de guerre et des entreprises qui les fabriquent. Nous apprenons quelles armes sont les plus létales et causent le plus de préjudice.

Cependant, lors de ce processus d’apprentissage, souvent l’autre aspect de la guerre nous échappe. Les entreprises plus petites, qui travaillent dans le domaine de l’information, sont négligées. Des logiciels de traitement de vos données personnelles jusqu’à l’IA qui aide dans les bombardements, les technologies invasives ont du mal à passer, aux yeux de la société civile, en temps de paix. Cependant, quand la violence éclate et nous regardons tou.tes le ciel, en espérant qu’il n’y aura plus de frappes de drones dans notre quartier, nous sommes content.es qu’il y ait ces yeux qui regardent dans toutes les directions, essayant de trouver l’ennemi.

Les conflits en Ukraine et à Gaza ont été parmi les plus avancés technologiquement sur cette planète. Mais, en dehors du cadre traditionnel de la guerre – où les chars d’assaut et les armes à feu tuent et détruisent – ces guerres technologiques poussent la surveillance vers de nouveaux sommets.

Quatre mois après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le PDG de Palantir Technologies, Alex Karp, a visité en personne le pays, pour offrir ses services au gouvernement Zelensky. Gratuitement.

La plupart des militant.es qui s’intéressent au secteur de la surveillance connaissent bien Palantir, un géant de l’exploration de données, dont rêvent les forces de l’ordre de nombreux pays*. En Ukraine, cette entreprise a trouvé une zone sans réglementations, où elle peut tester son logiciel sur les données en temps réel de millions de personnes. Selon le magazine Time, « le logiciel de Palantir utilise l’IA pour analyser des images satellites, des données open-source, des images prises par des drones et des rapports de terrain, pour présenter aux commandants des options militaires. Il est responsable de la plupart des ciblages en Ukraine ».

Et non seulement des ciblages. Time a aussi constaté que Palantir travaille avec une demi-douzaine de ministères du pays, y compris le ministère des Finances et celui de l’Éducation.

L’entreprise Palantir ne produit pas elle-même les données. Elle ne gère pas les satellites de surveillance ou les caméras de vidéosurveillance dans la rue – ils sont gérées par différentes entreprises. Palantir accumule et traite des données, aidant les humains dans la prise de décision. Dans un pays comme l’Ukraine, Palantir peut opérer avec très peu de contraintes. Pendant que la société ukrainienne lutte contre l’invasion russe, tout aide est acceptée, de partout. Le PDG de Palantir le comprend, comme la plupart du complexe militaro-industriel occidental.

Un autre rôle dans le traitement des données pour la guerre a été donné à la controversée Clearview AI, une entreprise américaine de technologie de reconnaissance faciale (FRT). Officiellement, son logiciel est utilisé pour identifier les cadavres des combattant.es et d’éventuels espions qui entrent en Ukraine. Les forces de police l’utilisent aussi pour identifier des criminels de guerre et les responsables d’enlèvements d’enfants ukrainiens – un champ d’opérations très large.

Un laboratoire de sécurité numérique ukrainien a commenté l’utilisation des logiciels de Clearview AI dans le pays : « Initialement développée à des fins d’application de la loi, la technologie de Clearview compare des images avec la base de données d’images publiques, extraites de sites web, y compris les plateformes de médias sociaux. Il convient de noter que, malgré le fait qu’elle n’a pas une législation unifiée sur l’utilisation de ces données, l’Ukraine continue à recourir à des mesures numériques, sans cadre juridique ni garanties… l’utilisation arbitraire des FRT par les autorités peut avoir une influence négative sur la vie privée des citoyen.nes, en continuant à être appliquée même quant l’urgence aura cessé d’exister ».

Alors que Clearview AI fait face à des défis juridiques aux États-Unis et dans l’UE, l’Ukraine offre, pour son travail, un espace sans aucun défi sérieux. D’après des conversations personnelles, seulement certains cercles de militant.es anti-autoritaires ukrainien.nes étaient au courant de l’existence de systèmes de reconnaissance faciale dans leurs villes. Cela est dû principalement au fait que les groupes qui habituellement lutteraient contre un État de surveillance sont actuellement occupés à résister à l’invasion russe, alors que la répression de l’État est encore très faible par rapport au reste de cette région.

Palantir et Clearview AI sont toutes deux des entreprises construites à partir du mouvement pro-technologie d’extrême droite, mobilisé par le milliardaire fasciste Peter Thiel. Il est difficile d’imaginer que le rôle de ces entreprises, ainsi que celui de nombreuses autres plus petites, qui essayent d’imposer un contrôle gouvernemental fort, puisse disparaître en cas de cessez-le-feu ou d’accord de paix. L’infrastructure est en place et les forces de sécurité de l’État ont vu son efficacité.

Il est plus probable que les alliés de Thiel continuent à aider certaines branches du gouvernement. Dans un pays avec un mouvement d’extrême droite qui grandit, cela peut poser une menace sérieuse non seulement pour les anarchistes, mais aussi pour les personnes appartenant à la gauche modérée et pour les libéraux.

Bien que nous sachions peu sur les processus de surveillance en Russie, même avant l’invasion le régime de Poutine a essayé de créer un réseau pour contrôler toute activité d’opposition. Il a été utilisé en 2022, pour arrêter ou contraindre à l’exil de nombreux.ses opposant.es politiques. Ces derniers temps, le contrôle, en particulier dans les territoires occupés, a atteint un nouveau niveau, alimenté par la peur des saboteur.euses.

Avec la crise écologique globale qui ne fait que s’aggraver et la possibilité d’une guerre à grande échelle en Europe, devant nous se trouve un avenir très sombre, fait d’expansion rapide de la surveillance et de traitement automatisé des données. Des algorithmes prendront des décisions sur la répression à l’encontre de certaines parties de la société. Ce sera certainement un avenir plein de défis, mais nous devons lutter pour arrêter le fascisme aujourd’hui, car demain il sera trop tard.

Nikita Ivansky

Cet article est paru initialement dans le numéro d’hiver 2025/2026 de Freedom Journal.
Image : Alex Ustinov CC-BY-NC

 

* Note d’Attaque : par exemple, Palantir Technologies a développé pour l’ICE, la police anti-migrant.es américaine, le logiciel ELITE (Enhanced Leads Identification and Targeting for Enforcement – Piste opérationnelle améliorée pour l’identification et le ciblage dans le but de l’application de la loi). Il s’agit grosso modo d’une carte interactive, avec des informations sur les personnes probablement sans-papiers qui se trouvent potentiellement dans un secteur donné à un moment donné. Les algorithmes derrière le logiciel tirent ces statistiques du traitement des données du système sanitaire et des services sociaux, ainsi que de la géolocalisation des portables des gens et des informations issues des systèmes de lecture automatisées de plaques d’immatriculation des voitures.

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