Annexe à un débat avorté sur l’anonymat et l’attaque

Non Fides / vendredi 28 mars 2014

Un débat est l’exploration en profondeur d’une certaine question par la confrontation entre deux ou plusieurs parties, chacune avec sa propre position. Contrairement à ceux qui pensent que les débats sont à éviter pour ne pas provoquer de divisions, nous pensons qu’ils doivent être nourris. Parce que le but d’un débat n’est pas de déclarer un vainqueur devant qui tous devront s’agenouiller, mais d’enrichir la conscience de chacun. Les débats clarifient les idées. L’énonciation et la confrontation entre des idées différentes – un débat est exactement cela ! – élucide les parties sombres et indique les points faibles de ces idées. Cela aide tout le monde, personne n’est exclu. Cela aide tous les côtés qui participent à affiner, corriger ou renforcer leurs propres idées. Et cela aide tout ceux qui assistent au débat, qui feront le choix de quel côté choisir (que ce soit l’un, l’autre, ou aucun des deux).

L’histoire du mouvement anarchiste est pleine de débats. Tous étaient utiles, même si parfois ils étaient douloureux. Mais son histoire est aussi pleine de manques de débats, d’idées divergentes qui n’ont jamais été confrontées, laissant chacun avec ses propres certitudes (ou doutes) initiaux. Était-ce pour le meilleur, car de cette manière des polémiques stériles ont été évitées ? Selon nous, non, c’était pour le pire, car de cette façon des discussions fertiles ont été empêchées.

L’un de ces débats qui manquent, est celui sur l’utilisation ou non d’acronymes, représentant des organisations réelles, revendiquant des actions directes contre la domination. Il nous semble que ce débat, bien qu’important, ait été abandonné au moment où il est né.

Au niveau international, l’une des ouvertures vers un tel débat a été proposée par la Lettre à la galaxie anarchiste qui est apparue fin 2011. Cette lettre était une présentation des idées en faveur de l’anonymat et contre l’utilisation d’acronymes d’organisation et de revendication. Elle parlait également des perspectives insurrectionnelles, de la notion d’informalité et de la multiplicité de l’attaque.

Exactement un an plus tard, en novembre 2012, à l’occasion de la rencontre anarchiste internationale à Zurich, les anarchistes de la Conspiration des Cellules de Feu ont diffusé un texte dans lequel ils ont présenté leurs raisons en faveur de l’utilisation d’acronymes organisationnels et contre l’anonymat. Ce texte présentait également quelques idées plus générales sur l’intervention anarchiste, comme la relation avec les « luttes intermédiaires » ou la formation de groupes de guérilla urbaine. Bien. À partir de différentes idées, chacune des parties ont fait leur propre présentation. Pour lancer le débat, la seule chose qui manquait encore était de confronter ces différentes idées. Et c’est ce qu’ont fait, par exemple, les anarchistes qui ont diffusé en août 2013 un texte intitulé L’anonymat, dans lequel ils prennent explicitement comme point de départ les écrits de la CCF pour les critiquer et y répondre.

À l’occasion du Symposium anarchiste international qui s’est tenu au Mexique en décembre 2013, la CCF a diffusé un texte (Devenons dangereux… pour la diffusion de l’Internationale noire) dont le chapitre « FAI, acronymes et l’anonymat de la « galaxie anarchiste » » s’ouvre par l’intimation qui suit : « Nous sommes conscients de la polémique d’aplatissement, qui a été déclenchée contre la FAI par des compagnons et « compagnons » ». Une prémisse excluante, car elle réduit ce qui aurait dû être un débat en faveur de, en une polémique contre quelques uns. En outre, elle opère une distinction avec ceux qui ont tenté de lancer un tel débat, en faisant la différence entre compagnons et « compagnons » (?). Cette contribution fait explicitement référence à certains textes comme la Lettre à la galaxie anarchiste et L’anonymat, décrivant ce dernier comme « écrit par un anarchiste de la tension de l’anonymat politique […] sans humeur fraternelle ». Un débat aurait été possible et souhaitable pour approfondir des idées, en évitant précisément le blocage et le verrouillage de l’espace avec la facilité des « pours » et des « contres », mais il nous semble que les reproches du genre des « théoriciens qui ne font rien » ne font plutôt que mettre un terme à la discussion. Donc, nous aurions pu la fermer ou laisser tomber. Et en effet, nous aurions volontiers évité de nourrir un débat qui – contrairement à ce que les auteurs de L’anonymat pensaient – n’est apparemment pas souhaité.

Donc, si nous en sommes encore à nous exprimer, c’est seulement parce que nous ne voudrions pas qu’un éventuel silence soit considéré comme une suggestion, une erreur qui pourrait se produire, dans ces jours sombres et tristes. C’est pourquoi, en dépit de la claire inutilité, nous avons pensé qu’il reste important d’écrire une annexe à un débat qui a été avorté. Ce sera une annexe finale, qui aura du mal à obtenir un suivi, une annexe écrite avec réticence, juste pour éviter d’être pris pour des obséquieux.

Que disait le texte L’anonymat ? Fondamentalement, deux choses. Tout d’abord, par ordre d’apparition et non d’importance, le texte dit que l’anonymat est préférable d’un point de vue dit « tactique ». La persistance d’identités donne plus d’espace à la magistrature pour faire pleuvoir les accusations associatives contre des compagnons, parce que plutôt que de laisser à la police et les juges la tâche d’inventer une « organisation » (comme la répression l’a souvent fait dans l’histoire de l’anarchisme) dans le miroir déformant de leur spectacle répressif, les anarchistes fascinés par l’identité de l’organisation leur offrent directement. La répression essayera toujours de réduire la subversion à une seule organisation (existante ou inventée), à un seul groupe ou même à quelques individus, pour essayer de creuser un fossé entre les « acteurs » présumés et les « spectateurs » dans le marécage de l’anarchisme et de la subversion révolutionnaire, sur les tensions singulières et les actes individuels, sur les affinités et les regroupements, sur l’informalité et la multiplicité des attaques et des méthodes, un schéma qui reflète sa propre structure autoritaire (parce que les juges ne connaissent rien d’autre et ne peuvent concevoir l’existence d’une subversion diffuse et incontrôlable), avec une traduction juridique des rôles (dirigeants, trésoriers, stratèges, experts artificiers, tireurs, sympathisants, saboteurs, etc.) en totale contradiction avec les idées anarchistes et antiautoritaires. Parce que ces idées partent de l’individu, de la capacité individuelle à penser, à agir et à s’associer avec d’autres dans la lutte contre le pouvoir, le rejet de l’adhésion ou de l’absorption de l’individu dans des structures qui mutilent sa volonté et ses idées. Nous sommes bien sûr conscients du fait que la répression frappe aussi les anarchistes qui n’utilisent pas d’acronymes, et la question n’est pas du tout d’avoir honte de ses propres actions ou idées. En ce sens, la question est tout simplement de trouver des façons de compliquer la tâche des juges pour prolonger les hostilités, pour les faire durer et ouvrir toujours plus d’espace pour d’autres anarchistes et rebelles pour se jeter dans la bataille. Les actions anonymes – et par anonymes nous entendons des actions accompagnées par le silence le plus absolu, des actions suivies de revendications minimales, sans acronymes, ou au moins sans acronymes récurrents – ne facilitent pas la tâche répressive de l’ennemi, parce qu’excepté l’acte lui-même, l’ennemi doit tout inventer par lui-même, personne ne lui dit « c’est moi qui l’ai fait », personne ne donne des indices supplémentaires (comme par exemple des codes linguistiques utilisés dans les revendications de responsabilité, un acronyme d’organisation, etc.) pour identifier les auteurs.

À cette remarque, suggérée dans L’anonymat par une citation de l’Odyssée, les anarchistes de la CCF ne répondent pas. Ils se limitent eux-mêmes à affirmer que « la connaissance superficielle est pire que l’ignorance » et à rappeler que « Ulysse, au départ de l’île de Polyphème, cria de son navire « Moi, Ulysse, je vous ai rendu aveugle… » ». C’est terrible de voir quelqu’un ramper en s’accrochant aux poutres. Ulysse ne revendiqua son acte qu’après avoir quitté l’île de l’ennemi, quand il pensait être en sécurité sur son bateau (et au passage, contre les avertissements de ses propres camarades). En d’autres termes, il n’a revendiqué son action que lorsqu’il pensait que la guerre avec les Cyclopes était terminée. Alors que quand la guerre faisait encore rage, il restait silencieux.

Mais laissons les mythes littéraires pour le moment. Le deuxième point de L’anonymat était de dire que seule l’absence d’identités émergeant au-dessus des autres, à travers l’exploitation des médias de masse, rend l’égalité possible. Là où il n’y a pas de leaders, il n’y a pas de suiveurs. Là où il n’y a pas de célébrités, il n’y a pas d’admirateurs. Là où il n’y a personne pour se démarquer, il n’y a personne pour se retrouver derrière. Dans l’obscurité de l’anonymat, tous sont égaux. Quel sens cela a-t-il de faire un pas de plus que les autres insurgés qui attaquent le pouvoir dans la pénombre ?

Dans la contribution au Symposium du Mexique, nous lisons que la « FAI est tout simplement la communauté invisible (sic !) où les désirs de l’attaque contre notre ère se rencontrent ». Mais pourquoi les désirs d’attaquer contre notre ère ne se rencontreraient que dans l’espace limité de trois lettres, et non dans la subversion de tout l’alphabet ? Un des arguments avancés par les anarchistes de la CCF, c’est qu’ils veulent se différencier des anarchistes qui courent après la gauche. Mais pourquoi un nom nous différencierait-il des ineptes syndicalistes et des sournois militants citoyennistes plutôt que l’utilisation même de l’action directe comme expression d’une conflictualité permanente ? Nous lisons aussi que « les actions parlent pour elles-mêmes par le biais de communiqués, parce qu’elles gardent leurs distances avec l’opposition « anarchiste », qui peut parfois brûler une banque au nom des « pauvres et contre la ploutocratie du capital », afin de prouver qu’elle fait au moins quelque chose. ». Non, cellules lunatiques. Vous ne réussirez pas à nous vendre une telle confusion. Ou bien les actions parlent pour elles-mêmes, ou bien elles parlent par des revendications. Ce n’est pas la même chose, cela n’a jamais été la même chose. Selon vous, les actions parlent par des revendications. Selon nous, elles parlent d’elles-mêmes. Et c’est le cœur de la question.

Vous n’avez pas à chercher bien loin pour trouver des exemples suggestifs. Le 1er novembre dernier, à Athènes, quelqu’un a ouvert le feu sur des membres d’Aube Dorée. Deux fascistes sont morts. Une action qui parle d’elle-même. Avec les fascistes, il ne faut pas discuter, il ne faut pas négocier, il ne faut pas demander à l’État démocratique de retirer ses troupes de choc. Non, nous les combattons directement, sans médiations, avec toutes les méthodes d’attaque que l’on pense appropriées. Ce jour-là, quand cette action était anonyme, les anarchistes du monde entier la saluèrent. Les subversifs du monde entier la saluèrent. Beaucoup de gens ordinaires, en Grèce et dans le reste du monde, la saluèrent. De quoi d’autre avions-nous besoin ? De quelle manière la revendication du 16 novembre par les Forces Révolutionnaires Populaires de Combat a-t-elle enrichi l’action ? D’aucune manière. Non, la revendication a plutôt affaibli l’action, en la reliant avec l’identité et l’idéologie de l’un des nombreux groupes dissidents du mouvement révolutionnaire. Aurait-elle été différente si, plutôt que par le FRPC, l’action avait été revendiquée par le GRA, ou la FLG, ou BPC, ou la BRKJ, ou la XJT, ou la ZZPPHQWX ? Bien sûr que non. L’année dernière, certains compagnons ont montré par une attaque précise que l’establishment nucléaire est vulnérable. L’action a rendu clair qu’il existe des hommes qui sont responsables et qu’il est possible de les attaquer. De quelle manière est-ce que la revendication qui est arrivée plus tard a-t-elle enrichi l’action ? Cette action n’était-elle pas claire, précise et appropriée ?

Oui, les actions parlent pour elles-mêmes. Elles n’ont pas besoin de revendications grandiloquentes. Ce sont les organisations de combat qui ont besoin de revendications pour imposer leur hégémonie sur le mouvement, pour faire briller leur propre lumière plus que celles du reste de la galaxie révolutionnaire, pour devenir des stars de référence entourées par des satellites.

On pourrait répondre que si les actions restent anonymes, elles pourraient également être faites pour des raisons que l’on ne partage pas, ou avec des motivations peu appréciées. Ou elles pourraient même être le travail de sinistres forces, de la mafia et du racket, des fascistes ou même de l’Etat lui-même. Et donc, pour éviter toute confusion, et parce que la violence n’est sûrement pas le privilège des anarchistes ou des anti-autoritaires, il faut revendiquer ses actions. Mais dans le miroir de la gestion démocratique de la paix sociale, dans le spectacle des cadavres, les mots perdent toujours leur sens, les idées anarchistes ne peuvent pas être répandues autrement que par des moyens anarchistes, dans la lutte elle-même, loin des griffes de l’Etat, sinon, elles sont mutilées en fonction des nécessités de contrôle et de production du consensus par le pouvoir. La confusion organisée est un aspect fondamental de la répression, un pilier même, mais on ne peut pas le briser avec des revendications, on ne peut le rompre que dans les espaces de lutte où les mots et les significations sont forgés par les rebelles eux-mêmes pour le dialogue entre eux, sans médiations, sans représentations.

Si les attaques que proposent et réalisent les anarchistes ont pour but de détruire les personnes et les structures de la domination, l’aspect important est la destruction elle-même. Nous voulons la liberté, et pour cela, ce qui nous étouffe doit être détruit. Bien. De la liberté, ou du chaos si vous préférez, même si elles ne sont que temporaires ou de courte durée, de nombreuses tensions vers l’anarchie peuvent se développer, mais aussi des tensions vers de beaucoup moins belles choses. On ne peut pas se leurrer en se disant que cela dépend des revendications de responsabilité : cela dépendra des idées que nous sommes capables de développer et de diffuser, de la compréhension et de l’évaluation des anarchistes pour contribuer par les attaques et les révoltes à la réalité qui est en train de changer ou d’être renversée. Et là, nous en venons encore une fois à la même problématique fondamentale : la pensée et la dynamite. Comme un anarchiste de la fin du XIXe siècle l’a déclaré, la dynamite ne peut pas remplacer les idées, les idées ne peuvent pas remplacer la dynamite. Ce sont deux aspects intimement liés de l’anarchisme, des aspects qui corrodent la société autoritaire : dans ses idéologies ainsi que dans ses structures, dans ses hommes autant que dans ses valeurs, dans ses relations sociales comme dans ses flics. La relation entre ces deux aspects est la perspective, et en fait, le débat devrait être à ce sujet. Le problème de la perspective ne peut pas être résolu par l’envoi d’une revendication pompeuse ou en renforçant le logo d’une organisation/identité, ni en répétant tout le temps les mêmes dix banalités de base de l’anarchisme ou ce qui ressemble à un credo de l’individualisme.

La CCF n’aime pas « ceux qui se cachent derrière l’anonymat ». Elle choisi un nom et « son nom est FAI et il est notre « nous ». Un « nous collectif » ». Cela nous fait penser à ces militants anarchistes émoussés du passé qui reprochaient à Emile Henry de ne pas s’être laissé arrêter comme un Auguste Vaillant l’a fait, pour ne pas avoir voulu revendiquer lui-même son action sur le moment (car il voulait continuer à attaquer !). La CCF propose de « laisser derrière nous les théoriciens de la « galaxie anarchiste », qui prêchent l’anonymat politique sans rien faire. Parce que, si nous voulons dire la vérité, une partie de la tension de l’anonymat politique cache l’essentiel de sa peur de la répression derrière ses théories ». Que les compagnons anonymes restent « derrière » la CCF ne fait pas de doute, si vous considérez la frénésie de la CCF comme un bond en avant, pour se faire voir, que l’on en parle… Mais que les compagnons qui ont décidé simplement de ne pas mettre leurs actions à la merci des médias, qui veulent continuer à rester « de sombre individus parmi d’autres sombres individus » ne feraient cela que pour cacher leur propre inactivité ou la peur de la répression, c’est vraiment la démonstration d’un cercle vicieux. Un argument parfait pour annuler tout débat : ceux qui critiquent ne le font que parce qu’ils ne font rien et ont peur.

Mais le désir de rester anonyme exprime en même temps le refus de tout avant-gardisme et une tentative de rester en dehors des griffes de la répression pour prolonger les hostilités, et non pas la honte de nos propres actions. Et, en passant, la frénésie de la revendication d’actions n’a pas toujours existé. Ou peut-être Ravachol, Henry, Novatore, Di Giovanni… se sont-ils « cachés derrière l’anonymat » ? Non, ils ont juste agi. Sans qu’il soit nécessaire de s’admirer dans le miroir des médias qui continue de refléter son propre logo identitaire. Et si les actions de ces anarchistes ne sont pas claires ou compréhensibles, le mouvement anarchiste dans son ensemble a essayé, à travers des débats, journaux, affiches, brochures,… de les rendre compréhensibles, car en fin de compte, ces actions appartenaient à tous ceux qui se reconnaissaient dans la lutte anarchiste. De cette façon, la pensée et la dynamite ont essayé d’aller main dans la main, les deux aspects de l’anarchisme, dans l’espace de la perspective de la lutte. Mais oui, c’était la vieille anarchie.

Aujourd’hui, nous entendons de plus en plus parler de la « Nouvelle Anarchie ». Comme cette prétention est ridicule, déjà par son nom lui-même. Depuis déjà le dernier millénaire, des anarchistes d’Espagne et d’Italie, de France et d’Argentine, d’ici et là… ont grandi avec dans les oreilles tout le temps le même refrain des vieux militants anarcho-syndicalistes prétendant que les seuls vrais anarchistes sont ceux qui font partie de la FAI ( Federación Anarquista Ibérica, Federazione Italiana Anarchica, Fédération Anarchiste Française, FORA en Argentine, etc.). En dehors de la FAI, point de salut, que de l’ambiguïté. En dehors des organisations représentatives de l’anarchisme, il n’y a rien. Eh bien, aujourd’hui, voici venir des anarchistes du monde entier pour rappeler que les vrais anarchistes, les anarchistes de praxis, ne sont que ceux qui appartiennent à la… FAI (Fédération anarchiste informelle). À la limite, ils peuvent tolérer ceux qui acceptent d’adhérer à l’Internationale Noire ou ceux qui « pour une raison esthétique » comme le déclare la CCF, agissent de façon anonyme. La Nouvelle Anarchie ne nous semble pas tellement nouvelle, elle ne fait que reproduire l’ancienne : fédérations, programmes, pactes, revendications, acronymes et slogans ampoulés.

Plusieurs textes et contributions ont essayé et essaient encore d’ouvrir le débat sur la question de l’informalité, et la Lettre à la galaxie anarchiste mettait aussi l’accent sur ce point. Nous sommes perplexes sur la façon dont on peut sérieusement penser à nous vendre comme de l’informalité une organisation révolutionnaire stable, un acronyme permanent et formel, une méthode d’agir qui est rigide, toujours la même, et préalablement définie (faire une action, écrire un communiqué et l’envoyer). Même dans la plus simple des significations du mot « informel », qui souligne au moins l’absence de toute formalisation, il semble difficile de nier qu’un acronyme est une formalisation. Ainsi, la Fédération Anarchiste Informelle, le Front Révolutionnaire International ou n’importe quel autre ne sont pas des organisations informelles. Le problème n’est pas de se battre pour la paternité du mot « informel » (nous ne sommes pas intéressés à construire un parti avec ses dogmes, ses définitions a priori, toujours détachés de la lutte elle-même, et donc seulement parasites). Le problème est la confusion qui fait obstacle à un vrai débat. Si l’on est en faveur de la construction d’une organisation anarchiste permanente de combat, il faut juste le dire et chaque anarchiste pourra le comprendre. Si l’on est en faveur d’une approche syndicaliste de la lutte, en acceptant la logique gradualiste et les luttes revendicatives pour améliorer l’existant, et de cette manière étendre la fameuse « conscience prolétarienne », cela n’aide en rien (à part pour semer la confusion) de présenter cette approche comme un mouvement insurrectionnel. L’informalité, du moins telle que nous l’avons toujours comprise, c’est le refus de toutes les structures fixes, de tous les programmes, de toutes les méthodes préétablies, de tous les tampons, de toute représentation. L’informalité et l’organisation informelle n’existent donc que dans les expérimentations continues entre compagnons qui approfondissent leurs affinités et proposent mutuellement des projets d’attaque et de lutte. L’informalité n’a pas de texte fondateur, ni de représentants. Elle n’existe que comme un soutien à la lutte anarchiste, pour les anarchistes en lutte, pour nous permettre de faire ce que nous voulons accomplir. Dans leurs contributions, les anarchistes de la CCF disent que « Naturellement, la FAI n’a pas d’exclusivité. C’est pourquoi notre proposition n’est pas l’augmentation quantitative de la FAI. […] Notre proposition est d’organiser des cellules armées et des groupes d’affinité, formant un réseau international des anarchistes de praxis ». Nous nous demandons alors, si la proposition est la multiplication des groupes d’affinité (nous n’entrerons pas dans les détails sur l’utilisation d’un mot comme « cellules » qui rappelle au moins historiquement, mais encore une fois, c’était peut-être la vieille anarchie, la hiérarchie et l’organisation du parti), pourquoi la FAI ? En soutien à cette proposition ? Mais un groupe d’affinité est la rencontre entre les individus et la véritable autonomie d’agir, il n’est justement pas l’élément de base d’une grande superstructure, et encore moins d’une superstructure établie il y a des années. Le lien entre les groupes d’affinité pourrait être l’informalité, c’est -à-dire l’échange d’idées et de points de vue, le développement de projets communs, un développement qui n’est jamais terminé, toujours en évolution, toujours sans aucune formalisation. La proposition de la FAI ne fait que mettre des clôtures sur le vaste terrain de l’informalité.

L’État, les partis, les assemblées, les organisations… toutes ces entités sont fondées sur un « nous collectif » : les citoyens, ou militants, ou activistes. L’individu, ils ne savent même pas ce que c’est. Nous au contraire, nous aimons l’individu, avec ses pensées et ses actes uniques et singuliers. Aussi quand ils sont solitaires, aussi quand ils sont au pluriel parce que leurs chemins ont croisé ceux d’autres individus. Pour cette raison, nous détestons l’État et les partis (qui sont toujours autoritaires) et nous nous méfions des assemblées et des organisations (qui peuvent parfois êtres libertaires). Contrairement à la CCF, nous ne pensons pas que le « Moi Rebelle » puisse trouver une maison dans le « nous collectif ». Contrairement à plusieurs revendications de la FAI, nous ne sommes pas intéressés à distribuer des certificats de bonne ou mauvaise conduite aux anarchistes qui tentent de se battre, ni à définir l’un comme « un anarchiste de praxis » et l’autre comme « un théoricien qui ne fait rien ». C’est un mensonge flagrant qui ferme tout espace de débat et d’approfondissement que de prétendre que les seuls anarchistes qui attaquent le pouvoir seraient ceux qui soutiennent la proposition de la FAI et ceux qui ferment leurs gueules, même s’ils ne sont pas d’accord avec l’hégémonie idéologique que la FAI tente d’imposer (par la force des choses ou autrement) sur l’anarchisme informel et sur la pratique de l’attaque et du sabotage. Débats et discussions manquent cruellement aujourd’hui dans le mouvement anarchiste international et les propositions clé en main ferment plus les portes et les espaces de subversion qu’elles ne les ouvrent. Cette préoccupation nous a fait participer à ce débat avorté, et cette même préoccupation va continuer à nous animer.


[Texte reçu le 27/03/2014 et traduit par Non Fides.]


Textes cités :
- Lettre à la galaxie anarchiste.
- L’anonymat
- “Do not say that we are few ; just say that we are determined” –by the R.O. CCF and Theofilos Mavropoulos
- “Let’s become dangerous… for the diffusion of the Black International” – Communique by CCF : Imprisoned Members Cell.

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